En 1992, au cœur d'un stage photographique dans le Maine, j'ai croisé le destin d'un appareil aussi modeste qu'inattendu : un jouet en plastique, distribué autrefois comme cadeau promotionnel dans des boîtes de lessive des années 1960. Fragile, presque dérisoire, il avait un objectif en plastique qui déformait la lumière, et son mécanisme, si peu sûr, laissait le film se voiler ou se froisser à chaque avancement. Pourtant, il fonctionnait en format 120, ce moyen format qui, malgré sa simplicité, recélait une forme de magie discrète. Le même obturateur, la même fenêtre rouge au dos pour compter les poses, le même objectif que celui de mes premiers appareils d'enfant. Aucune sécurité entre le déclenchement, l'obturateur et l'avancement du film — une liberté absolue, une porte ouverte à l'imprévu, à la surimpression, si l'on n'y prenait garde.
C'est à Camden que l'instant s'est suspendu. Un petit garçon, adossé à un mur de rochers, baigné dans une lumière aveuglante et crue. Son ombre, brutale, s'étirait au sol, presque deux fois plus longue que son corps, comme si le temps lui-même avait voulu l'agrandir. Son regard, à la fois curieux et défiant, semblait interroger le monde tout en le provoquant. Sa main droite était fermée, tandis que sa main gauche, en forme de pince, maintenait le pouce libre, formant presque un cœur — gestes à la fois d'attente et d'interrogation. Autour de lui, tout n'était que pénombre. Seule une forme blanche, qui m'évoquait une page de cahier déchirée, et quelques feuilles mortes émergeaient au premier plan, comme des vestiges oubliés par le hasard.
En le photographiant, j'ai été traversé par une étrange certitude : ce garçonnet, c'était moi. Il me fixait, et à travers lui, c'était mon propre regard que je rencontrais, celui d'un enfant qui, des décennies plus tard, me tendait un miroir. Une image qui, aujourd'hui encore, résonne comme une révélation : la fragilité d'un appareil peut, parfois, capturer l'éternité d'une émotion. J'ai toujours gardé cette photographie avec moi — j'avais découvert la photographie à peu près au même âge que ce garçonnet. Elle est depuis restée pour moi une sorte d'emblème.
![]() |
| ©jean-luc de laguarigue, Maine, Camdem 1992 |
