Les dix premières années de ma vie furent celles d’un enfant d’une grande liberté. Je courais où bon me semblait, d’une maison à l’autre, passant de chez nous à celle de Merbie — notre ancêtre et mère de ma grand-mère —, puis à celle de mes grands-parents. Les heures des repas n’étant jamais synchronisées, il m’arrivait de m’attabler pour une entrée rapide dans la première, de continuer dans une autre pour y grappiller un plat, puis de rentrer chez nous pour le dessert. « Tu n’es pas à l’hôtel ici ! » lançait mon père, mi-amusé, mi-exaspéré, avant d’ajouter : « Cet enfant n’a aucune éducation. »
Il est vrai que les deux autres maisons regorgeaient de vie et de mystère. Merbie, dont l’esprit s’égarait peu à peu, vivait entourée de Maryse, sa dame de compagnie, ainsi que de Clotilde et Elmire, deux domestiques logeant dans des chambres étroites, au-dessus de la cuisine, qui donnaient directement sur la digue. Cette jolie case, flanquée d’une longue et fine cheminée — vestige d’un ancien four à pain —, avait un charme indéniable. Je ne manquais jamais d’y faire un détour, surtout pour visiter les deux petites chambres quand l’occasion se présentait. J’y cherchais des histoires, des secrets, ou simplement la compagnie de ces femmes qui m’intriguaient tant.

La maison principale en 1917 et telle que je l'ai connue
Ces pièces étaient sombres, autant que je m’en souvienne. Les murs, couverts de coupures de journaux à caractère religieux, tremblaient sous la lueur vacillante des lumignons. Leur odeur d’huile chaude, mêlée à une fumée noire, imprégnait l’air et ajoutait à l’atmosphère mystérieuse des lieux.
Clotilde portait toujours une profusion de bijoux fantaisie : colliers clinquants, anneaux dorés, et surtout une grosse bague rouge en plastique qui me fascinait. « Sa ou pé fè épi sa ? » « Ou ké pédi’l ! » Après des supplications répétées, elle finit par me la prêter, glissée à mon doigt minuscule et maintenue grâce à un bout de papier journal roulé. Je me sentis transporté, comme si j’avais entre les mains un objet sacré. Pourquoi avait-elle cédé ? Par affection, par lassitude, ou par une forme de servitude ? L’enfant se moquait bien de la raison : il avait gagné son trophée, par lequel il pouvait se comparer à Ringo Starr.
Fier, je courus montrer ma conquête à ma mère, qui, après un cri d’effroi et quelques remontrances, s’empressa de faire en sorte que la bague revienne à sa propriétaire. « Adieu magie, adieu trésor. »
Un autre jour, pour la taquiner, je me mis à passer entre ses jambes en riant, jusqu’à ce qu’elle me demande, lasse mais ferme, d’arrêter. Une autre domestique, de passage dans la cuisine, éclata de rire et lança : « Si y ka fè sa, sa vé di li vlé yon ti frè ! » Cette phrase, inspirée des croyances populaires créoles, sonnait comme une injonction incompréhensible. Puis, se tournant vers moi : « Va dire à ta maman que tu veux un petit frère. » Je ne saisis pas le sens de ces mots sur le moment, mais je partis, vexé, persuadé qu’on se moquait de moi.
Clotilde était une femme imprégnée de spiritualité, profondément attachée aux mystères des anges et aux forces invisibles qui, selon elle, veillaient sur nous. Pour me convaincre de leur existence, elle me montra un jour, dans sa petite chambre, une page d’un magazine récupéré dans la demeure familiale. Je ne compris ni l’image ni ses explications, mais ce moment dut laisser en moi une trace invisible. Plus de cinquante ans plus tard, au Jeu de Paume, lors d’une rétrospective consacrée à Frank Horvat, je revis par hasard cette même image : des figurines d’angelots semblant flotter dans le ciel. La légende indiquait : « Reportage sur la procession des mystères à Campobasso. » La photo, prise en contre-plongée, donnait l’illusion que les angelots s’élevaient librement, suspendus à des mâts invisibles.

©Frank Horvat, Les mystères de Campobasso 1952 
©Frank Horvat, Les mystères de Campobasso 1952
Dans la Martinique des années 1960, où la télévision était encore rare et le cinéma peu développé, le journal faisait office de réalité. Pour Clotilde, cette photographie était une preuve tangible de ses croyances.
Et c’est en la retrouvant, des décennies plus tard, que tout me revint d’un coup : les lampions, la bague en plastique, l’odeur de la petite chambre, et surtout, cette présence apaisante, cette douceur qui émanait d’elle et qui m’avait enveloppé dans mon enfance.