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| M Lesdéma Roger, dit Delan |
Son propos s’inscrivant dans le projet du travail mémoriel que j’avais entrepris avec la photographie, et touché par sa volonté de transmettre quelque chose de lui, je lui ai proposé de retourner sur les lieux de son ancienne activité, à l’usine du Galion, pour y réaliser son portrait. Ce jour-là, il avait revêtu son plus bel habit, son « complet du dimanche », fier d’être photographié, fier peut-être d’être reconnu pour sa vie et son travail par le petit-fils de celui qui l’avait autrefois employé.
Voici ses mots tels qu’il me les a laissées :
« Je me présente : je suis M. Lesdéma Roger, dit Delan. Depuis ma naissance en 1921, je vis à Trinité , à l’âge de 14 ans (1935) je fus employé à l’usine du Galion jusqu’en 1939, année où, pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai été incorporé jusqu’en 1941. À mon retour, à l’âge de 24 ans, j’ai repris mon poste à l’usine du Galion. J’ai exercé divers métiers dans les différents services, avant de devenir manutentionnaire jusqu’à mes 61 ans.
Aujourd’hui, je suis retraité. Le 2 janvier 1999, j’aurai 80 ans.
Je vais vous parler de l’usine du Galion, telle que je l’ai connue, à travers mes souvenirs et mes notes.
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| L'usine du Galion vue de la trace menant à labitation, années 60 |
L’usine sucrière du Galion (créée en 1865) est située sur le domaine de Grand-Fonds, à Trinité, que l’on surnommait « Consore Boujino ». Elle était dirigée par Louis de Laguarigue (directeur général) et M. Blesmond (administrateur).
Autour de l’usine, on comptait 11 habitations, dont le Grand Galion, où résidait le directeur général dans la maison de Maître.
Les 11 habitations étaient également gérées par l’administrateur Blesmond . Parmi elles :
10 étaient dédiées à la plantation de canne à sucre.
1 était réservée à l’élevage (chevaux, mulets, etc.).
Chaque habitation était dirigée par un « géreur », un économe et cinq commandeurs.
En voici la liste :
- Grand Galion (les patrons)
- Desmarinières (d'où l’administrateur donnait des ordres aux géreurs)
- Duferet
- Fond Galion
- Grand Fond
- Petit Galion
- Bord de mer dit « Poto »
- Beauséjour
- Spoutourne
- Malgétout
- Gachette, ou se faisait l’élevage des bœufs, mulets, Chevaux.
La canne était acheminée vers l’usine par wagons tirés par une locomotive pour les habitations proches (Grand Galion, Desmarinières, Duferet). Pour les autres (Bord de Mer, Beauséjour, etc.), le transport se faisait à l’aide de la « pétrolette » jusqu’à l’usine.
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| Les locomotives étaient encore en activité jusqu'en 1963 |
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| Image d'archive, transport par cabrouets |
Pour la période de récolte : Deux coupeurs de canne formaient 25 bottes de cannes.
Les « cabouretiers » ramenaient la canne aux hangars, où les « vagoniers » la chargeaient dans les wagons. Les muletiers en faisaient de même, et la machine à vapeur (locomotive) les ramenait à l’usine.
La canne passait à la balance avant d’être dirigée vers l’usine.
Une fois déchargée au train de broyage, elle tombait dans un moulin à canne, où elle était broyée pour en extraire le jus. Après trois passages dans les moulins, la canne devenait de la bagasse.
Le jus était mélangé à de l’eau, du soufre et de la chaux, puis envoyé à la cuisson. Une partie était transformée en sirop, l’autre en sucre.
La mélasse était stockée dans des citernes pour la fabrication du rhum. Après fermentation (15 jours), elle était distillée dans des colonnes à vapeur.
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| Usine du Galion, fermentation |
Avant la loi de 1935, les employés travaillaient de 6h à 18h. Après l’instauration du Front populaire, le temps de travail a été réduit à 48 heures par semaine, avec deux quarts pendant la récolte (6h-14h,14h-22h &22h-6h).
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| Vers les cases des travailleurs, le Galion 1974 |
Je me souviens de la Forge composée d’ouvriers, d’ajusteurs, de tourneurs chaudronniers, de forgerons, charpentiers, maçons et manutentionnaires. Je me souviens du bateau « Isabel » qui nous ramenait les matériaux provenant de Fort-de-France. Pour une raison que j’ignore ce bateau a coulé un dimanche de juillet 1967. Deux camions surnommés « Bernard » conduit par Pierre Leocade et Maurice St-Félix prirent le relais.
À l’usine il y avait M. Montabel qui avait sous sa responsabilité les contremaîtres. Jean Guillaume était chimiste et chef de la fabrication, Michel Sanblona aide chimiste, responsable des échantillons (jus, sucre, rhum). Pour les analyses il y avait Édouard Fubleuille responsable des degrés des échantillons.
Je me souviens que le directeur venant toujours de la maison de Maître prenait par la grande allée dans son Tilbury qui allait être abandonné bientôt par l’automobile tandis que l’administrateur et en particulier M. Blesmond venait encore à cheval au seuil des années 60. »
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| Mon grand-père en partance pour l'usine, Montlouis le cocher vers 1938 |
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| Mon grand-père et Évrard sur la plantation, le Galion 1958 |
Dans mes jeunes années — jusqu’à mes 8 ans (1964) ou je reçus mon premier appareil photo un Kodak Brownie Starlet, on voyait encore dans les champs de cannes qui bordaient l’allée centrale menant vers la « grande maison » des cabrouets, charrettes chargées en cannes tirés par 2 bœufs, livrant leur chargement à l’usine. Un jour ma mère me dit : « toi qui aimes la photo tu devrais les photographier, cela disparaîtra ».
À cet âge l’idée qu’une chose puisse disparaître m’était inconnue.
La phrase fut néanmoins décisive et ne m’aura jamais quittée... Écoutant M. Lesdéma elle me revint avec acuité, et maintenant que j’atteins l’âge du tri j’ajoute ce témoignage à mes archives de photographe afin d'exprimer que chaque portrait est, pour moi, l’essence d’une vie précieuse qui réclame simplement ce auquel elle a droit : partage et dignité.
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| M. Lesdéma Roger |
Autour des plantations du Galion, quelques paysages
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| Plantations du Galion, 1998 |
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| Bord de mer, fin de récolte, le Galion 1975 |
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| Récolte plantation du Galion 1998 |
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| Récolte plantation du Galion 1998 |












