samedi 21 mars 2026

Note sur le portrait de M. Lesdéma Roger, dit Delan

M.Lesdéma Roger, dit Delan

En 1998, un casting avait été lancé pour une publicité mettant en scène, pour une marque de sirop, un ancien ouvrier de la canne. C’est ainsi que je fis la connaissance de M. Lesdéma qui s’étant présenté me raconta qu'en tant qu'ancien employé de l'usine du Galion Il avait connu mon grand-père qui en était directeur.

Son propos s’inscrivant dans le projet du travail mémoriel que j’avais entrepris avec la photographie, touché par sa volonté de transmettre quelque chose de lui, je lui ai proposé de retourner sur les lieux de son ancienne activité, ,pour y réaliser son portrait. Ce jour-là, il avait revêtu son plus bel habit, son « complet du dimanche », fier d’être photographié, fier peut-être d’être reconnu pour sa vie et son travail par le petit-fils de celui qui l’avait autrefois employé.

Voici ses mots tels qu’il me les a laissés :

« Je me présente : je suis M. Lesdéma Roger, dit Delan. Depuis ma naissance en 1921, je vis à Trinité , à l’âge de 14 ans (1935) je fus employé à l’usine du Galion jusqu’en 1939, année où, pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai été incorporé jusqu’en 1941. À mon retour, à l’âge de 24 ans, j’ai repris mon poste à l’usine du Galion. J’ai exercé divers métiers dans les différents services, avant de devenir manutentionnaire jusqu’à mes 61 ans.

Aujourd’hui, je suis retraité. Le 2 janvier 1999, j’aurai 80 ans.

Je vais vous parler de l’usine du Galion, telle que je l’ai connue, à travers mes souvenirs et mes notes.

L’usine sucrière du Galion (créée en 1865) est située sur le domaine de Grand-Fonds, à Trinité, que l’on surnommait « Consore Boujino ». Elle était dirigée par Louis de Laguarigue (directeur général) et M. Blesmond (administrateur).

Usine du Galion, années 60. Vue de la trace vers labitation

Autour de l’usine, on comptait 11 habitations, dont le Grand Galion, où résidait le directeur général dans la maison de Maître.
Les 11 habitations étaient également gérées par l’administrateur Blesmond . Parmi elles :
10 étaient dédiées à la plantation de canne à sucre.
1 était réservée à l’élevage (chevaux, mulets, etc.).
Chaque habitation était dirigée par un « géreur », un économe et cinq commandeurs.
Liste des habitations :

  1. Grand Galion (les patrons)
  1. Desmarinières (d'où l’administrateur donnait des ordres aux géreurs)
  1. Duferet
  1. Fond Galion
  1. Grand Fond
  1. Petit Galion
  1. Bord de mer dit « Poto »
  1. Beauséjour
  1. Spoutourne
  1. Malgétout
  1. Gachette, ou se faisait l’élevage des bœufs, mulets, Chevaux.

La canne était acheminée vers l’usine par wagons tirés par une locomotive pour les habitations proches (Grand Galion, Desmarinières, Duferet). Pour les autres (Bord de Mer, Beauséjour, etc.), le transport se faisait à l’aide de la « pétrolette » jusqu’à l’usine.

Ce type de transport était encore opérant jusqu'en 1963


 Pour la période de récolte : Deux coupeurs de canne formaient 25 bottes de cannes . Chaque paquet avait 10 bouts d’un mètre.
Les « cabouretiers » ramenaient la canne aux hangars, où les « vagoniers » la chargeaient dans les wagons. Les muletiers en faisaient de même, et la machine à vapeur (locomotive) les ramenait à l’usine.

Image d'archive vers 1900, transport par cabrouet encore visible dans les années 60

Le Galion 1974, vers le logement des travailleurs

La canne passait à la balance avant d’être dirigée vers l’usine.

Une fois déchargée au train de broyage, elle tombait dans un moulin à canne, où elle était broyée pour en extraire le jus. Après trois passages dans les moulins, la canne devenait de la bagasse.
Le jus était mélangé à de l’eau, du soufre et de la chaux, puis envoyé à la cuisson. Une partie était transformée en sirop, l’autre en sucre.
La mélasse était stockée dans des citernes pour la fabrication du rhum. Après fermentation (15 jours), elle était distillée dans des colonnes à vapeur.
Avant la loi de 1935, les employés travaillaient de 6h à 18h. Après l’instauration du Front populaire, le temps de travail a été réduit à 48 heures par semaine, avec deux quarts pendant la récolte (6h-14h,14h-22h &22h-6h).
Je me souviens de la Forge composée d’ouvriers, d’ajusteurs, de tourneurs chaudronniers, de forgerons, charpentiers, maçons et manutentionnaires. Je me souviens du bateau « Isabel » qui nous ramenait les matériaux provenant de Fort-de-France. Pour une raison que j’ignore ce bateau a coulé un dimanche de juillet 1967. Deux camions surnommés « Bernard » conduit par Pierre Leocade et Maurice St-Félix prirent le relais.
À l’usine il y avait M. Montabel qui avait sous sa responsabilité les contremaîtres. Jean Guillaume était chimiste et chef de la fabrication, Michel Sanblona aide chimiste, responsable des échantillons (jus, sucre, rhum). Pour les analyses il y avait Édouard Fubleuille responsable des degrés des échantillons.
Je me souviens que le directeur venant toujours de la maison de Maître prenait par la grande allée dans son Tilbury qui allait être abandonné bientôt par l’automobile tandis que l’administrateur et en particulier M. Blesmond venait encore à cheval au seuil des années 60.»

Mon grand-père en partance pour l'usine, le Galion 1938


Mon grand-père avec Évrard, plantations du  Galion 1958

Comme en beaucoup d’autres occasions, je peux remercier « le hasard » d’avoir croisé la route de M. Lesdéma et d’avoir pu retrouver ses notes. Mon arrière-grand-père, mon grand-père et mon père ont tous été administrateurs de l’usine du Galion. Une grande partie de mon enfance s’est déroulée dans la maison principale et autour de l’usine à sucre.

Dans mes jeunes années — jusqu’à mes 8 ans (1964) ou je reçus mon premier appareil photo un Kodak  Brownie Starlet, on voyait encore  dans les champs de cannes qui bordaient l’allée centrale menant  vers la « grande maison » des cabrouets, charrette chargée en cannes tirés par 2 bœufs, livrant leur chargement à l’usine.

Un jour ma mère me dit : « toi qui aimes la photo tu devrais les photographier, cela disparaîtra ». 

À cet âge l’idée qu’une chose puisse disparaître m’était inconnue.

La phrase fut néanmoins décisive et ne m’aura jamais quittée... Écoutant M. Lesdéma elle me revint avec acuité, et maintenant que j’atteins l’âge du tri ce témoignage s'ajoute à mes archives de photographe afin de témoigner que chaque portrait est l’essence d’une vie précieuse qui réclame simplement ce auquel elle a droit : partage et dignité.

M. Lesdéma Roger, usine du Galion 1998

 Autour de l'habitation le Grand-Galion quelques images :

Le Grand-Galion, maison principale années 50, le retour de ma Grand-mère

Le Galion plantation "Bord de mer" fin de récolte, 1977

Le Galion récolte mécanique, 1998