Sur cette habitation, composée d’un foyer de trois maisons familiales — celle de l’arrière-grand-parent, des grands-parents et des parents —, l’enfant vivait, dans les années 1960 où la télévision n’existait pas encore, au rythme d’une vie familiale ordonnée, mais aussi des activités de la distillerie et des travaux agricoles. À cette époque, des familles de travailleurs habitaient aussi sur place. Si le mode de vie colonial était encore marqué par un lourd passé historique, dont les traces étaient visibles mais dont il n’avait pas conscience, il en percevrait rapidement les failles et les fêlures.
Son univers — lieu de vie, de découvertes, de jeux et d’apprentissage — était un mélange permanent de traditions, de langues et de modes de vie qui s’interpénétraient. Il fallait en apprendre les codes, et, tant qu’à faire, savoir les contourner.
Parmi les employés de la plantation, il y avait trois jardiniers : Jérôme, Sully et Camille.
Jérôme était originaire de Sainte-Lucie. Il devait déjà travailler à la maison avant ma naissance, car je ne l’ai jamais connu autrement qu’en tant que figure familière, jusqu’à son départ à la retraite. Il me fuyait dès qu’il me voyait avec mon appareil photo, refusant « la photo », ce que je ne comprenais pas à l’époque. Les enfants sont têtus : un jour, faisant front à son refus, je le traitai de « comparaison ». Fier de ce mot que je venais probablement d’apprendre, j’ignorais qu’en créole, ce terme était une insulte suprême : « Tu te compares à moi. » Ce mot, lancé avec l’insouciance d’un enfant, a dû le frapper comme une gifle. Aujourd’hui encore, je porte ce souvenir comme une dette. Je ne pouvais saisir alors que, pour lui, le photographier en habits de travail déchirés et transpirant n’était pas valorisant, mais l’affirmation d’une déchéance sociale.
Ce n’est qu’en 1972, lors de la remise de sa médaille du travail, qu’il accepta enfin de poser pour moi. Vêtu de son complet et paré de ses décorations, il se laissa photographier avec dignité. Ce fut la seule image que j’aie jamais eue de lui.
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| ©jeanlucdelaguarigue: Jérôme le jardinier 1972 |
Je les ai connus tous les deux suants et courbés sous un soleil de plomb, armés d’une faucille en permanence affûtée. Ils coupaient les mauvaises herbes, taillaient les haies, parfois penchés pour extraire, de la pointe de leur outil, saxifrages, perce-pierre ou sensitives. C’est d’ailleurs Jérôme qui me montra un jour comment me guérir d’une verrue grâce au lait de ces plantes, capable de la sécher et de la faire tomber.

©jeanlucdelaguarigue, Sully le jardinnier 1971
Et puis il y avait Camille, le plus jeune des trois. Il devait avoir une vingtaine d’années, et sans doute parce qu’il était encore proche du monde de l’enfance, c’est de lui que je voulais gagner l’amitié. Du haut de mes dix ans, il me fascinait. Son teint caramel, ses yeux verts, ses cheveux châtains, son buste large et ses muscles saillants incarnaient une force virile, mêlée à la souplesse d’une couleuvre et à la grâce de sa jeunesse. Par jeu, je l’accompagnais dans ses tâches. Toujours patient, il acceptait ma présence à ses côtés, ce qui devait aussi l’amuser.
Sa journée terminée, Camille longeait le canal de la digue, marchant devant moi d’un pas ferme, sifflant sous les ombres des grands bambous. Leurs tiges, frottées les unes contre les autres par le vent, produisaient un crissement de bois sec. La lumière de fin d’après-midi filtrait par intermittence à travers les arbres, dessinant sur le sol des taches dorées, une infinité de scintillements sur une ombre étale. Il sifflait, tranquille et fier, tandis que je commençais à percevoir le bruit de l’eau du petit barrage qui retombait plus bas. Après avoir dépassé le verger, nous arrivions à une partie plus étroite du chemin, surplombant une dénivellation — Fond-d’Or —, où un champ de mandariniers marquait la fin de notre parcours.
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| ©jeanlucdelaguarigue, le canal de la digue année 90 |
D’un geste qui me semblait digne d’Hercule, Camille soulevait une lourde trappe d’évacuation, libérant un débit d’eau qu’il jugeait suffisant. Puis, sans la moindre hésitation, il se dévêtait entièrement. À dix ans, je n’avais jamais vu un homme nu, encore moins un corps comme le sien : les muscles saillants sous une peau luisante d’eau et de sueur, les mouvements fluides et assurés, une aisance qui me laissait sans voix. Il tenait à la main un morceau de savon, récupéré sur ces gros savons cubiques qui ornaient les cuisines et buanderies de la Martinique, et se lavait sous cette cascade improvisée. L’eau, trouble et tiède, charriait des particules de terre et une odeur de végétaux en décomposition, comme si le canal avait digéré la journée de labeur des champs. Indifférent à mon regard, comme si sa nudité était la chose la plus naturelle du monde, il se savonnait sous ce filet d’eau terreuse, où se mêlaient la poussière des sentiers et le limon des ravines.
Le petit pont de troncs d’arbres, placé au niveau du barrage, lui servait d’étagère pour ses vêtements. Je restais là, immobile, le souffle coupé. Ce n’était pas seulement la découverte d’un corps d’homme — c’était la révélation d’une liberté que je ne connaissais pas, d’une confiance en soi qui me fascinait et me troublait à la fois. Une liberté si éloignée des pudibonderies de ma famille, des silences gênés, des portes qu’on ferme. Je sentais confusément que quelque chose d’important m’échappait, quelque chose qui avait à voir avec la force, la virilité, peut-être même avec ce que je pressentais, sans pouvoir le nommer, de la sexualité.
Je n’osais pas m’y essayer. Pas par peur du froid ou de l’eau terreuse, mais parce que je comprenais, sans pouvoir l’exprimer, que ce geste aurait été une transgression — non pas de la morale, mais de l’ordre des choses. Plus tard, je réaliserais que Camille agissait ainsi par indigence, par nécessité. Mais ce jour-là, il m’apparaissait comme un être supérieur, maître de son corps et de ses désirs, et cette image me hanterait longtemps.
Sur le chemin du retour, nous marchions vers la distillerie. Après avoir traversé la cour à cannes et passé la balance, Camille rentrait dans sa case : une simple pièce accessible par deux marches. À gauche de la porte, une table de bois rustique supportait une lampe à pétrole ; deux ou trois chaises et tabourets meublaient l’espace. Sur le mur de droite, mitoyen d’une autre case, s’appuyait un couchage tout aussi sommaire. De rares étagères portaient des boîtes de conserve coupées en deux, rouillées, transformées en lampions de fortune. Une mèche noirâtre y trempait dans une huile rance, tandis que les parois de bois étaient ornées de calendriers illustrés de photographies de femmes blondes aux attitudes lascives.
Il gardait précieusement un 45 tours de Dalida, un trésor qu’il sortait parfois de sa cachette. La chanteuse avait donné un concert cette année-là en Martinique, et son arrivée avait été comparée par la presse à celle du Général de Gaulle. Il fixait longuement la photo de la pochette, les doigts crissés par le travail, les yeux brillants d’une admiration presque religieuse : il n’avait pas d’électrophone. Pas d’électricité non plus, d’ailleurs. Comment avait-il obtenu ce disque ? Je ne l’ai jamais su. Peut-être l’avait-il trouvé, ou échangé contre un service, ou volé — peu importait. Ce qui comptait, c’était cette image, ce visage de femme lointaine et inaccessible, comme un symbole de tout ce qu’il n’aurait jamais. La musique, elle, restait silencieuse, prisonnière du sillon, inaudible. Et pourtant, il contemplait cette pochette comme s’il pouvait en extraire les notes par la seule force de son désir.
Dans cette pauvre chambre, la seule mélodie était celle des voix et de la vie alentour, rythmée par le tic-tac de la trotteuse d’un réveil posé dans un coin. La cuisine se faisait à l’extérieur, au feu de bois, sous un appentis de tôles. De grandes bonbonnes servaient de réserve d’eau. L’air était chargé d’odeurs de boucan, de fruits trop mûrs — mangues et bananes —, mêlées à celle, âcre, des lumignons et du pétrole.
Comme un enfant amoureux d’un héros imaginaire, je fus amoureux de Camille, à qui je voulais ressembler. Un jour, ne le trouvant plus près du petit ru où poussait le cresson, je me rendis à sa case. « Tu cherches Camille ? » me demanda Jeanne. « Il est parti. » Je n’en sus jamais la raison, mais ce jour-là, son sifflement s’éteignit à jamais. Ce n’était pas seulement un homme qui disparaissait, mais une liberté dont je ne compris la valeur qu’en l’ayant perdue.
Dans le prolongement de ces cases, toutes semblables, où quelques familles vivaient encore, se trouvaient le parc à mulets et, en face, le hangar à bananes. Une petite fontaine y constituait l’unique point d’eau courante. En fin d’après-midi, elle devenait l’aire de jeu des enfants d’ouvriers, qui s’y rassemblaient pour remplir seaux et brocs de métal, réserves indispensables à la vie domestique.
Cette construction de tôles, d’où pendaient des fils électriques, abritait un sol poussiéreux et jonché de papiers froissés — ceux que les ouvrières glissaient entre les régimes de bananes pour les protéger. Le soir venu, ou les jours de congé, elle servait de refuge à un indigent. Il y dormait sur un couchage de carton posé à même la terre battue, pieds nus, vêtu de haillons, une ficelle retenant ce qui lui servait de pantalon. Toujours saoul, en totale errance sur l’habitation, il était surnommé « Poulkin », un coolie sans famille.
Chaque fois que je le croisais à vélo, il m’arrêtait d’un geste. Une fois ma peur passée, il répétait invariablement la même phrase, la seule que je lui connaisse : « Hé béké, ou pani yon ti caret pou twa. » Je ne comprenais pas bien ce qu’il attendait de moi avec cette cigarette, mais le « pou twa », prononcé en se frappant la poitrine, me fit comprendre qu’il en voulait pour lui. Mon père fumant des Gauloises, je sus vite que je pouvais en subtiliser une ou deux sans risque. Un matin, n’en ayant pas en réserve, je pris quelques centimes dans le tiroir de ma mère. Fier de mon butin, je me fis accompagner par Poulkin jusqu’à la petite boutique de la deuxième entrée de l’habitation, réservée aux engins agricoles. Là, comme dans tous les « débits de la régie », on vendait des cigarettes à l’unité : j’achetai deux Mélias pour lui et un zacharri pour moi.
Une autre fois, ce fut du rhum qu’il réclama. Sans hésiter, je me dirigeai vers la mise en bouteille. Sans un mot, sans que les femmes qui y travaillaient ne m’arrêtent, je saisis une bouteille juste avant son encapsulation. Le contremaître m’interrompit, interloqué, et me demanda ce que je fabriquais. Au nom de Poulkin, il sortit, et je compris, à sa voix, qu’il chassait mon quémandeur.
Certains soirs, pour braver ma peur, je quittais ma chambre avec mon frère aîné. Nous allions lancer des poignées de cailloux sur le toit du hangar. Le tintamarre de leur chute me glaçait le sang, et les cris de Poulkin, brusquement tiré de sa torpeur, me faisaient regagner mon lit en hâte.
Poulkin dormait là où une simple tôle le séparait de l’auge du cochon…
Un matin, dans le hangar, on le retrouva mort



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