jeudi 2 avril 2026

L’Île à travers les vitres : ce que la photographie n’a pas saisi

©jeanlucdelaguarigue: route de Sainte-Thérèse, années 80
Il existe des paysages qui ne s’impriment que dans la mémoire, des instants que l’objectif n’a jamais pu fixer. Pour moi, la Martinique de mon enfance est de ceux-là : une île perçue à travers une vitre invisible, ou le cadre d’une fenêtre de voiture, où chaque trajet offrait une photographie vivante, une image mouvante que je n’ai su saisir qu’avec les yeux. Les routes en lacets, les klaxons des « bombes », les cris des dockers, les histoires de Biron, les rires étouffés par la peur de l’école… Tout cela compose une image floue, presque onirique, que mes séries photographiques ont tenté, plus tard, de révéler — comme on développe une pellicule exposée trop longtemps à la lumière.

L’habitation se trouvait aux portes de la ville, mais je l’ignorais alors. À l’époque, c’était la pleine campagne, et les parcelles qui deviendraient plus tard « la cité D » étaient encore couvertes de cannes à sucre. Les grands axes routiers n’existaient pas, et la Martinique était sillonnée de routes sinueuses qui allongeaient les trajets et donnaient souvent le mal de cœur. Ainsi, à force de détourner les reliefs, j’ai longtemps cru ce pays immense, infini — comme ces paysages dont l’habitat et les gens composent des scènes que l’on aperçoit derrière la vitre : elles vous échappent, se dérobent, puis reviennent sans cesse, différentes à chaque mouvement de la voiture.

Mon père faisait « le plein » le vendredi après-midi, car les stations-service, bien moins nombreuses qu’aujourd’hui, fermaient pour le week-end. Si l’on en trouvait encore aux alentours de Fort-de-France, s’aventurer vers les communes pour une visite familiale ou un bain de mer sans cette précaution pouvait se transformer en une épreuve : le risque de panne était bien réel.

La route dite de Sainte-Thérèse était le seul couloir vers la capitale, et ce qui deviendrait bientôt mon enfer et mon supplice : l’école et ses maîtres. Elle traversait un quartier animé où je pouvais observer la multitude de petits métiers qui bordaient ses trottoirs — ferronniers, matelassiers, bijoutiers ou réparateurs de pendules. Une profusion de bars, et peut-être de lieux interlopes où quelques marins en blanc cherchaient l’aventure, y régnait. Ce lieu populaire, où nous nous arrêtions rarement, était en pleine osmose avec le port de Fort-de-France. Les liaisons par paquebots y étaient encore fréquentes, et le brassage des populations lors des escales, combiné à l’absence de transport par conteneurs, faisait que les marchandises étaient chargées à dos d’hommes et de femmes, souvent pieds nus, sous un soleil de plomb. Aucune grue, aucun conteneur, aucune norme de sécurité ne venait alors allégeait leur tâche — seulement la force des bras, des épaules et des reins, et cette solidarité silencieuse qui naît de l’effort partagé. Cela créait un mouvement permanent, bruyant, fait d’ardeur et de vivacité, de « hélélé », de klaxons et de cris qui résonnaient d’un bord à l’autre.

©jeanlucdelaguarigue: route de Sainte-Thérèse, années 80

Les prévisions d’arrivée des navires étaient régulièrement publiées, et rétrospectivement, l’île me semblait bien plus reliée au monde qu’elle ne l’est aujourd’hui :

  • Le Cavelin de la Salle en provenance d’Anvers,
  • Le Flandre en provenance du Havre,
  • Le Fort Caroline en provenance de Londres,
  • Le Fort Carillon en provenance de Hambourg,

sans compter le majestueux France et tous les autres bateaux en provenance du Maroc, de Papeete, de New York et des îles sœurs.


Les marchandises disponibles sur l’île dépendaient essentiellement du mouvement des cargos et de leur rotation. Un retard pouvait ainsi entraîner des pénuries de farine, de gaz, ou même de produits plus futiles, comme en témoigne cette annonce du 19 juillet 1968 :
« Les allumettes sont rares à la Martinique. Le paquebot Le Caraïbe, qui devait arriver le 8 juillet avec un chargement de 700 cartons, n’arrivera que le 25. D’où un vent de panique… Les petits commerçants sont pris d’assaut et ne peuvent plus vendre. »

Je me souviens de cette route sans feux de signalisation. Les agents, surnommés « gad caca » ou « Ti-baton », réglaient la circulation au rythme de leur sifflet et de leur matraque, abrités sous des refuges flanqués d’un parasol bleu, comme leur chemise. Je ne saurais dire quand le premier feu tricolore fut installé, mais pendant un temps, il devint notre distraction d’enfant. Nous demandions à notre père de nous y conduire le samedi après-midi, espérant que la voiture arriverait juste au bon moment, après l’orange, au feu rouge. Nous faisions des paris, et le plaisir était de voir la DS obligée de s’arrêter. Si elle passait, nous avions perdu.

Il n’était pas rare que deux chauffeurs de « bombes » — ces camions aménagés en transports en commun — se croisent sur cet axe et s’arrêtent pour discuter ou s’échanger des « commissions », ces petits messages personnels laissés par les uns et les autres. La circulation s’en trouvait ralentie, et bien que certains automobilistes s’emportent, rien ne semblait troubler leur commerce immuable. Le téléphone n’était pas encore répandu, et les messagers inter-communes étaient nécessaires. Ces palabres pouvaient porter sur la vache Madras de Madame Eustache, qui avait mis bas deux veaux baptisés Éloi et Élie, ou sur le cas de « Fafane », cultivateur au quartier Réculé, qui possédait une poule nommée « Deux Fesses » avec deux orifices à la place du croupion. « Je te dis que, oui, missié, elle fait deux œufs ! » Et ils avaient même obtenu une médaille au concours agricole. Peut-être s’agissait-il aussi de Sidoine, qui avait réveillé les gendarmes du Lamentin à une heure du matin pour leur vendre « des oranges douces, traitées dans des circonstances thérapeutiques et volumineuses ». Ou simplement de transmettre un avis pour M. Rolilouis, prié de contacter M. Fitgrève au bar Saint-Michel de la croisée Manioc pour une affaire le concernant.

Pendant de longues années, j’ai emprunté cette route matin et après-midi. J’y ai accumulé de nombreuses images mentales, et mon grand regret est de ne l’avoir jamais photographiée avant sa destruction. J’étais à ce point hanté par son souvenir qu’elle revenait régulièrement dans mes rêves, bien avant que je ne décide de faire de ma vie celle d’un photographe. Un jour, n’y tenant plus, j’ai décidé de mettre un terme à cette obsession. J’ai garé ma voiture sur le parking du supermarché, là où, autrefois, sur un terrain vague, je suivais Biron qui déplaçait sa vache, et je suis parti à pied pour une longue marche de catharsis.

Je n’y ai presque rien retrouvé de mon enfance. Seul un petit salon de coiffure semblait d’une autre époque, et une modeste case, petite boutique vendant encore du gaz, architecture précieuse, fragile et presque incongrue dans ce nouvel univers d’absurdité, me ramenaient vers un passé perdu. Une Martinique que j’avais vécue sans pouvoir la comprendre ni la saisir. La photographie est venue combler ce vide, créer un pont imaginaire entre deux rives.

Route de Sainte-Thérèse, une des dernières boutique qui sera détruite
©jeanlucdelaguarigue, années 90

©jeanlucdelaguarigue: détail boutique années 90
Je sais que je dois à cette route de Sainte-Thérèse beaucoup de mes obsessions photographiques : les enseignes déchirées, les petits métiers, et celui qui me hante encore, celui des fileurs de coton sur le trottoir (les matelas étaient alors fabriqués sur mesure). Je me souviens aussi de l’humour des noms des bars, comme « Tout brille au clair de lune », ou pour l’horloger : « La clinique de la montre ».

©jeanlucdelaguarigue : route de Sainte-Thérèse, années 80

Les rares arrêts avec Biron étaient des moments privilégiés. Je pouvais transgresser l’interdit qui faisait qu’un enfant de bourgeois n’avait rien à faire dans ces quartiers populaires à un si jeune âge.

Tous les matins, Biron arrivait dans la cour de la maison avec l’Ariane noire à intérieur rouge de mes grands-parents, qui fut remplacée par une 4L de service, ou parfois avec sa « bâchée » gris métal. Celle-ci était équipée d’une petite radio qui grésillait. Il avait aménagé l’arrière avec deux bancs fixés par des sangles, un système de rafistolage ingénieux — car ils pouvaient être enlevés — qui lui servait à transporter sa nombreuse famille de onze enfants.

Tous les matins, mon cœur battait la chamade, une petite brûlure intérieure me nouait l’estomac et me donnait mal au ventre, car je savais que j’étais conduit vers mon purgatoire. Bien que je connusse mes leçons par cœur, je ne cessais de me répéter tout au long du trajet : « Pourvu que je ne sois pas interrogé, pourvu que je ne sois pas interrogé… ». J’avais une terreur de l’école qui, à elle seule, mériterait un autre chapitre.

les devoirs après l'école, années 60

Biron me rassurait. Il parlait sans cesse, commentant ce qu’il avait lu dans le journal, racontant les disputes des femmes de l’habitation pour des histoires de « sentiments et de gros lolos », sa récolte de miel, ses prévisions pour le cochon qu’il devait tuer pour Noël, sa dispute avec Tom, le garde de la distillerie, souvent saoul et dont j’avais peur. Il admirait les gros « Méricains » qui débarquaient comme John Wayne à la Martinique. Un jour, il me dit que le curé de la paroisse était venu lui faire la leçon, car on lui avait rapporté qu’il avait trop de femmes et n’était donc pas fidèle à la sienne. Il avait simplement répondu, en créole, à monsieur l’abbé : « Quand il irait se faire châtrer, il serait à même d’écouter ses sermons. »

« Ou conpren, missié Jean-Luc, lè en hom ni deux graines, kon mwen, ki sa ipé vini di mwen, isalop là ! »

Il chantait régulièrement Tino Rossi en essayant d’imiter son accent, ce qui, par ce changement de ton, me faisait sourire. Et je l’écoutais :
« Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux,
Ramona, nous étions partis tous les deux,
Nous allions lentement,
Loin de tous les regards jaloux… »

« Marinella !
Ah… reste encore dans mes bras,
Avec toi je veux jusqu’au jour
Danser cette rumba d’amour… »

Un après-midi, en rentrant de l’école, c’est Brassens qui chantait sur la petite radio :
« Mais un jour, dans le mauvais temps,
Un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc,
Tous derrière et lui devant… »

La voix de Brassens s’est éteinte. J’ai senti quelque chose se briser en moi. En quittant la voiture, j’ai couru jusqu’à ma chambre, ne pouvant retenir mon chagrin : je ne voulais pas qu’il meure, ce petit cheval…

 Et le sentiment de la perte fut à jamais ancré en moi.

©jeanluc de Laguarigue: Les fantôme d'argent, 2025

©jeanluc de Laguarigue: Les fantôme d'argent, 2025


mardi 31 mars 2026

La Chambre aux lumignons


Les dix premières années de ma vie furent celles d’un enfant d’une grande liberté. Je courais où bon me semblait, d’une maison à l’autre, passant de chez nous à celle de Merbie — notre ancêtre et mère de ma grand-mère —, puis à celle de mes grands-parents. Les heures des repas n’étant jamais synchronisées, il m’arrivait de m’attabler pour une entrée rapide dans la première, de continuer dans une autre pour y grappiller un plat, puis de rentrer chez nous pour le dessert. « Tu n’es pas à l’hôtel ici ! » lançait mon père, mi-amusé, mi-exaspéré, avant d’ajouter : « Cet enfant n’a aucune éducation. »

Il est vrai que les deux autres maisons regorgeaient de vie et de mystère. Merbie, dont l’esprit s’égarait peu à peu, vivait entourée de Maryse, sa dame de compagnie, ainsi que de Clotilde et Elmire, deux domestiques logeant dans des chambres étroites, au-dessus de la cuisine, qui donnaient directement sur la digue. Cette jolie case, flanquée d’une longue et fine cheminée — vestige d’un ancien four à pain —, avait un charme indéniable. Je ne manquais jamais d’y faire un détour, surtout pour visiter les deux petites chambres quand l’occasion se présentait. J’y cherchais des histoires, des secrets, ou simplement la compagnie de ces femmes qui m’intriguaient tant.

La maison principale en 1917 et telle que je l'ai connue

Ces pièces étaient sombres, autant que je m’en souvienne. Les murs, couverts de coupures de journaux à caractère religieux, tremblaient sous la lueur vacillante des lumignons. Leur odeur d’huile chaude, mêlée à une fumée noire, imprégnait l’air et ajoutait à l’atmosphère mystérieuse des lieux.

Clotilde portait toujours une profusion de bijoux fantaisie : colliers clinquants, anneaux dorés, et surtout une grosse bague rouge en plastique qui me fascinait. « Sa ou pé fè épi sa ? » « Ou ké pédi’l ! » Après des supplications répétées, elle finit par me la prêter, glissée à mon doigt minuscule et maintenue grâce à un bout de papier journal roulé. Je me sentis transporté, comme si j’avais entre les mains un objet sacré. Pourquoi avait-elle cédé ? Par affection, par lassitude, ou par une forme de servitude ? L’enfant se moquait bien de la raison : il avait gagné son trophée, par lequel il pouvait se comparer à Ringo Starr.

Fier, je courus montrer ma conquête à ma mère, qui, après un cri d’effroi et quelques remontrances, s’empressa de faire en sorte que la bague revienne à sa propriétaire. « Adieu magie, adieu trésor. »

Un autre jour, pour la taquiner, je me mis à passer entre ses jambes en riant, jusqu’à ce qu’elle me demande, lasse mais ferme, d’arrêter. Une autre domestique, de passage dans la cuisine, éclata de rire et lança : « Si y ka fè sa, sa vé di li vlé yon ti frè ! » Cette phrase, inspirée des croyances populaires créoles, sonnait comme une injonction incompréhensible. Puis, se tournant vers moi : « Va dire à ta maman que tu veux un petit frère. » Je ne saisis pas le sens de ces mots sur le moment, mais je partis, vexé, persuadé qu’on se moquait de moi.

Clotilde était une femme imprégnée de spiritualité, profondément attachée aux mystères des anges et aux forces invisibles qui, selon elle, veillaient sur nous. Pour me convaincre de leur existence, elle me montra un jour, dans sa petite chambre, une page d’un magazine récupéré dans la demeure familiale. Je ne compris ni l’image ni ses explications, mais ce moment dut laisser en moi une trace invisible. Plus de cinquante ans plus tard, au Jeu de Paume, lors d’une rétrospective consacrée à Frank Horvat, je revis par hasard cette même image : des figurines d’angelots semblant flotter dans le ciel. La légende indiquait : « Reportage sur la procession des mystères à Campobasso. » La photo, prise en contre-plongée, donnait l’illusion que les angelots s’élevaient librement, suspendus à des mâts invisibles.

©Frank Horvat, Les mystères de Campobasso 1952

©Frank Horvat, Les mystères de Campobasso 1952

Dans la Martinique des années 1960, où la télévision était encore rare et le cinéma peu développé, le journal faisait office de réalité. Pour Clotilde, cette photographie était une preuve tangible de ses croyances. 

Et c’est en la retrouvant, des décennies plus tard, que tout me revint d’un coup : les lampions, la bague en plastique, l’odeur de la petite chambre, et surtout, cette présence apaisante, cette douceur qui émanait d’elle et qui m’avait enveloppé dans mon enfance.





samedi 28 mars 2026

Mémoires en Ektachrome : Hector Biron et le boudin de Noël

Hector Biron et famille, préparation boudin 1972
©jeanluc de laguarigue

H.Biron, préparation boudin Noël 1977
©jeanluc de laguarigue

En triant les affaires conservées à Paris après le décès de ma mère, je redécouvre une série de diapositives Ektachrome datant de 1977. J’avais oublié ces images de la préparation du boudin chez Biron, que j’avais aussi saisies, bien plus jeune, en noir et blanc. Des années plus tard, dans les années 1990, je reprends ce thème en tant que photographe professionnel, et l’une de ces photos sera publiée dans mon ouvrage Tracées de mélancolie.

Dans cette habitation, j’ai vécu enfant le choc d’une séparation brutale. Des drames familiaux avaient provoqué le départ d’une partie de la famille et l’arrachement de mes deux cousines, compagnes de jeu et premiers amours. Livré à moi-même, Hector Biron devint mon refuge affectif. Plus tard, il m’ouvrit les portes d’un monde rural et paysan dont mon éducation bourgeoise m’avait tenu éloigné. C’est lui qui m’accompagnait à l’école chaque matin. J’ai tiré de nos échanges des enseignements précieux, et une affection réciproque s’est rapidement installée entre nous.

Ce qui me frappe aujourd’hui dans ces photographies, c’est d’abord le contraste entre une époque où l’on pouvait tuer l’animal chez soi, laver ses intestins dans la rivière Monsieur qui coulait au bas de sa case, ou utiliser des écorces de coco séchées comme combustible. Ces gestes, d’une précision presque chirurgicale, étaient maîtrisés par des gens simples, dont l’éducation scolaire avait souvent été écourtée. Le sang de la bête était recueilli dans un bol de cuisine non aseptisé ou une casserole en fer-blanc cabossée. Tout se faisait à mains nues, et la réputation de sa recette de boudin dépassait largement le cercle familial : aucun Noël n’était complet sans le « boudin de chez Biron ».

Les mains d'Hector, coutures des intestins Noël 1977
©jeanluc de laguarigue


La carcasse avant découpe, Noël 1977
©jeanluc de laguarigue


La cuisine d'Hector, Noël 1977
©jeanluc de laguarigue


Mais ce qui me bouleverse le plus, rétrospectivement, c’est l’extrême indigence dans laquelle il vivait avec sa famille, et dont je n’avais alors aucune conscience. Sa cuisine me rappelle les images de la Grande Dépression américaine des années 1930, saisies par les photographes de la FSA. Un carton de machine à laver Calor des années 1960, récupéré et transformé en rangement, était protégé par une découpe de plastique sur laquelle reposait une planche à découper. Des sacs en plastique faisaient office de tiroirs. Une boîte de lait Gloria, surnommée « Bombe », conservait le pain de l’humidité. Des casseroles et faitouts dépareillés, récupérés çà et là, et ce petit pot à lait qu’il utilisait parmi d’autres, lorsque, encore enfant, je l’accompagnais parfois au petit matin à Fonds d’Or, lorsqu’il partait traire sa vache…

L’opération me fascinait et me troublait. Mon étonnement était sans limite devant ce lait qui jaillissait sous la pression, et que je ne croyais trouver qu’en poudre dans les grandes boîtes de Régilait. La croûte qui se formait n’était pas dans mes habitudes, et les grandes mouches qui volaient autour, battant des ailes dans le récipient, me révulsaient. Pourtant, je buvais ce qu’Hector, généreux, m’invitait à découvrir, entre les herbes qui piquent, les sensitives — « herbe manzelle » — et les bouses de vache. L’odeur âcre du lait chaud, mêlée à celle de la terre humide du petit matin et des herbes écrasées sous mes pieds nus, reste gravée en moi. À cette époque, la campagne régnait encore en maître, préservée de l’étau urbain qui, plus tard, grignoterait ces paysages sans pitié.

Sur l’étagère, une branche d’oranges amères, indispensable à la cuisson ou à la préparation des mets. Il était de coutume, à chaque premier de l’an, d’offrir à ma mère, pour la bonne année, bonne santé, une branche de ces fruits. On y voyait aussi la branche de rameau et son lumignon, symbole de la foi chrétienne, ainsi qu’une lampe à pétrole, bien qu’en 1977, la maison ait été raccordée au réseau électrique. Je l’ai connu, dans ma première enfance, éclairé uniquement par ces lampes.

À travers la fenêtre, le linge mis à sécher : il était encore lavé dans la rivière en contrebas. Je me souviens de sa fraîcheur, des pieds humides, de la roche glissante, du vent doux et du bruit de la chute en cascade de la digue en amont. 

La cuisinière, invisible sur ces clichés, était une ancienne gazinière récupérée chez mon arrière-grand-mère. Biron occupait, sur l’habitation, une construction rudimentaire, ancien garage de la locomotive « Colibri », chargée du transport de la canne à sucre. Celle-ci avait fonctionné jusqu’à la fin des années 1940, avant d’être remplacée par les camions GMC. Biron, qui en était l’un des chauffeurs, fut embauché par mon grand-père après la guerre. Vu son intelligence, sa grande intégrité, il devint « homme de confiance » au service de la famille et, malgré lui, celui par lequel mon approche du pays changea profondément.

Hector Biron et fils, préparation du Boudin, années 90 
©jeanluc de laguarigue

Hector Biron chez lui, 1993
©jeanluc de laguarigue

Bien que par la suite les activités professionnelles m’aient séparé de lui tandis que l’habitation mourait de sa belle mort, j’allais souvent le voir dans sa petite maison de la cité Dillon. Dans cette nuit de mercredi à jeudi qui suivit les cérémonies de la Toussaint de 2017, je crus le croiser, encore jeune, allant le pas tranquille au marché de Fort-de-France. Je m’approche alors pour prendre de ses nouvelles et lui dire ma joie d’enfant de le rencontrer. Il me répond que cela ne va pas très bien pour l’heure, mais qu’il garde espoir. Puis il se défait de son bakoua, qu’il me pose affectueusement sur la tête, et disparaît brusquement dans la foule, sans que je puisse avoir le temps de le suivre. Je me réveille en sursaut avec cette certitude que je me répète à moi-même : « Il est mort, sa fille va bientôt m’appeler. » À ma montre, je vois que le jour est encore loin de se lever, et j’essaie, dans mon agitation, de me rendormir. C’est à 11 heures du matin que Flavie m’appellera : « Papa est parti cette nuit. » Après son bref appel, je me demande si j’ai encore rêvé. Je vérifie que son numéro est bien affiché sur l’écran, et à mon tour, je cherche à lui parler de nouveau pour savoir si j’ai bien compris. Hector Biron est mort dans son sommeil cette nuit, chez lui. La veillée aura lieu vendredi à 18 h 30, et l’enterrement samedi à l’église de Saint-Christophe. Au mois de mai, il venait d’avoir cent ans.

Enfant, Biron fut mon guide, un parrain « hors famille » qui s’impose de fait et que la vie vous offre. C’est par lui que j’ai connu le monde rural et que, plus tard, j’ai pu comprendre le monde intérieur de la vie sur une plantation. Mon univers photographique, et plus particulièrement mon travail sur les portraits, lui doit beaucoup. Plus tard, dans le poème « de forlonge » de Césaire, c’est lui qui, sans le savoir, m’en fit recevoir une de ses possibles perceptions.

Il est né pendant la Grande Guerre.
Il sera soldat pour la seconde.
Il connaîtra la guerre d’Algérie.
Il subira le fait colonial.
Il vivra l’habitation.
« Debout à la verticale parmi les griffures du vent. »

Il pratiquera la charrue avant l’automobile,
et les longues marches vers le Marin.
Il aura la lampe à pétrole avant l’électricité,
et dans sa nappe d’huile, la fumée noire du lumignon.
Il goûtera le canari sur les trois pierres,
le coco sec en boucan,
et la préparation du cochon à la rivière Monsieur.
Il saura le maigre couchage,
le sol en terre battue,
et la victoire de l’amour.

Il vivra le jardin créole,
la préparation de la nasse,
et la pêche au curage de la digue.

Il me dira, enfant, être né sous une bonne étoile,
que son nom, dont la première lettre est B,
s’accorde avec les plaisirs du Bien, de Bonbon, Bondieu, Bonda, Béké, Biron.
Et son rire en éclat me donne encore tant de joie.

Il avait la lumière, la dignité, le partage
des hommes tenaces et débrouillards, sachant inventer leur propre vie.


Intègre, en maître des chemins,
maintenant « dévêtu de sa peau d’homme »,
« vers un soir de constellations, il s’avance sans colère. »

Aujourd’hui, en revoyant toutes ces photos, je sais ce que je lui dois. Et c’est à Hector que mes pensées se tournent. Ses mains patientes, ses mots justes, ses gestes d’une précision infinie, sa joie de vivre contagieuse et la protection qu’il m’offrait m’ont appris à voir au-delà des apparences. La photographie est devenue pour moi bien plus qu’un simple moyen d’expression : c’est une façon de prolonger ce qu’il m’a offert, enfant — une lumière faite de résilience, de dignité et de poésie.

Hector Biron, 1980, Kodachrome
©jeanluc de laguarigue
Marie-Thérèse Biron, 1977
©jeanluc de laguarigue

dimanche 22 mars 2026

Note sur le portrait de M. Lesdéma Roger, dit Delan.


M. Lesdéma Roger, dit Delan
© jeanluc de laguarigue

En 1998, un casting avait été lancé pour une publicité mettant en scène, pour une marque de sirop, un ancien ouvrier de la canne. C’est ainsi que je fis la connaissance de M. Lesdéma qui s’étant présenté m’a raconté son histoire. Il avait connu mon grand-père, Louis de Laguarigue, et avait travaillé à l’usine du Galion alors qu’il en était directeur.

Son propos s’inscrivant dans le projet du travail mémoriel que j’avais entrepris avec la photographie, et touché par sa volonté de transmettre quelque chose de lui, je lui ai proposé de retourner sur les lieux de son ancienne activité, à l’usine du Galion, pour y réaliser son portrait. Ce jour-là, il avait revêtu son plus bel habit, son « complet du dimanche », fier d’être photographié, fier peut-être d’être reconnu pour sa vie et son travail par le petit-fils de celui qui l’avait autrefois employé.

Voici ses mots tels qu’il me les a laissées :

« Je me présente : je suis M. Lesdéma Roger, dit Delan. Depuis ma naissance en 1921, je vis à Trinité , à l’âge de 14 ans (1935) je fus employé à l’usine du Galion jusqu’en 1939, année où, pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai été incorporé jusqu’en 1941. À mon retour, à l’âge de 24 ans, j’ai repris mon poste à l’usine du Galion. J’ai exercé divers métiers dans les différents services, avant de devenir manutentionnaire jusqu’à mes 61 ans.

Aujourd’hui, je suis retraité. Le 2 janvier 1999, j’aurai 80 ans.

Je vais vous parler de l’usine du Galion, telle que je l’ai connue, à travers mes souvenirs et mes notes.

L'usine du Galion vue de la trace menant à labitation
© Archive familiale
L’usine sucrière du Galion (créée en 1865) est située sur le domaine de Grand-Fonds, à Trinité, que l’on surnommait « Consore Boujino ». Elle était dirigée par Louis de Laguarigue (directeur général) et M. Blesmond (administrateur).

Autour de l’usine, on comptait 11 habitations, dont le Grand Galion, où résidait le directeur général dans la maison de Maître.

Les 11 habitations étaient également gérées par l’administrateur Blesmond . Parmi elles :

10 étaient dédiées à la plantation de canne à sucre.
1 était réservée à l’élevage (chevaux, mulets, etc.).
Chaque habitation était dirigée par un « géreur », un économe et cinq commandeurs.

En voici la liste :

  1. Grand Galion (les patrons)
  2. Desmarinières (d'où l’administrateur donnait des ordres aux géreurs)
  3. Duferet
  4. Fond Galion
  5. Grand Fond
  6. Petit Galion
  7. Bord de mer dit « Poto »
  8. Beauséjour
  9. Spoutourne
  10. Malgétout
  11. Gachette, ou se faisait l’élevage des bœufs, mulets, Chevaux.

La canne était acheminée vers l’usine par wagons tirés par une locomotive pour les habitations proches (Grand Galion, Desmarinières, Duferet). Pour les autres (Bord de Mer, Beauséjour, etc.), le transport se faisait à l’aide de la « pétrolette » jusqu’à l’usine.

Les locomotives étaient encore en activité jusqu'en 1963
© Archive droit réservé

© Image d'archive, transport par cabrouets
Pour la période de récolte : Deux coupeurs de canne formaient 25 bottes de cannes.
Chaque paquet avait 10 bouts d’un mètre.
Les « cabouretiers » ramenaient la canne aux hangars, où les « vagoniers » la chargeaient dans les wagons. Les muletiers en faisaient de même, et la machine à vapeur (locomotive) les ramenait à l’usine.
La canne passait à la balance avant d’être dirigée vers l’usine.
Une fois déchargée au train de broyage, elle tombait dans un moulin à canne, où elle était broyée pour en extraire le jus. Après trois passages dans les moulins, la canne devenait de la bagasse.
Le jus était mélangé à de l’eau, du soufre et de la chaux, puis envoyé à la cuisson. Une partie était transformée en sirop, l’autre en sucre.
La mélasse était stockée dans des citernes pour la fabrication du rhum. Après fermentation (15 jours), elle était distillée dans des colonnes à vapeur.

Usine du Galion, cuve de fermentation
© jeanluc de laguarigue

Avant la loi de 1935, les employés travaillaient de 6h à 18h. Après l’instauration du Front populaire, le temps de travail a été réduit à 48 heures par semaine, avec deux quarts pendant la récolte (6h-14h,14h-22h &22h-6h).

Vers les cases des travailleurs, le Galion 1974
© jeanluc de laguarigue
Je me souviens de la Forge composée d’ouvriers, d’ajusteurs, de tourneurs chaudronniers, de forgerons, charpentiers, maçons et manutentionnaires. Je me souviens du bateau « Isabel » qui nous ramenait les matériaux provenant de Fort-de-France. Pour une raison que j’ignore ce bateau a coulé un dimanche de juillet 1967. Deux camions surnommés « Bernard » conduit par Pierre Leocade et Maurice St-Félix prirent le relais.

À l’usine il y avait M. Montabel qui avait sous sa responsabilité les contremaîtres. Jean Guillaume était chimiste et chef de la fabrication, Michel Sanblona aide chimiste, responsable des échantillons (jus, sucre, rhum). Pour les analyses il y avait Édouard Fubleuille responsable des degrés des échantillons.

Je me souviens que le directeur venant toujours de la maison de Maître prenait par la grande allée dans son Tilbury qui allait être abandonné bientôt par l’automobile tandis que l’administrateur et en particulier M. Blesmond venait encore à cheval au seuil des années 60. »

Mon grand-père en partance pour l'usine, Montlouis le cocher vers 1938
© Archive familiale

Mon grand-père et Évrard sur la plantation, le Galion 1958
© jean de laguarigue

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Épilogue

Dans mes jeunes années — jusqu’à mes 8 ans (1964) ou je reçus mon premier appareil photo un Kodak  Brownie Starlet, on voyait encore dans les champs de cannes qui bordaient l’allée centrale menant vers la « grande maison » des cabrouets, charrettes chargées en cannes tirés par 2 bœufs, livrant leur chargement à l’usine. Un jour ma mère me dit : « toi qui aimes la photo tu devrais les photographier, cela disparaîtra ».

À cet âge l’idée qu’une chose puisse disparaître m’était inconnue.

La phrase fut néanmoins décisive et ne m’aura jamais quittée... Écoutant M. Lesdéma elle me revint avec acuité, et maintenant que j’atteins l’âge du tri j’ajoute ce témoignage à mes archives de photographe afin d'exprimer que chaque portrait est, pour moi, l’essence d’une vie précieuse qui réclame simplement ce auquel elle a droit : partage et dignité.


M. Lesdéma Roger
© jeanluc de laguarigue

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Autour des plantations du Galion, quelques paysages


Plantations du Galion, 1998
© jeanluc de laguarigue

Bord de mer, fin de récolte, le Galion 1969
© jean de laguarigue

Récolte plantation du Galion 1998
© jeanluc de laguarigue

Récolte plantation du Galion 1998
©  jeanluc de laguarigue