mardi 7 avril 2026

L’épée de bois

©jeanlucdelaguarigue, coupeur 1997

On dit qu’il est rare de conserver des souvenirs d’un âge si tendre, et pourtant, il m’arrive de revivre avec une intensité troublante l’instant où j’ai saisi le mécanisme de la marche. Je revois mes pieds nus sur le carrelage froid de la véranda, ses motifs géométriques, et cette étrange sensation de glisser, puis d’accrocher le sol à chaque pas hésitant. Mes pieds avançaient d’un point à l’autre, comme une goutte d’eau qui s’étire, s’étale, puis se détache — une métaphore que mon esprit d’enfant ne pouvait formuler, mais que mon corps éprouvait déjà.

Pour préserver mon équilibre, ma mère avait glissé dans ma main une petite boule en bois… et devant moi, ses bras ouverts, son sourire encourageant :
— Vas-y, encore un pas…

Ce souvenir a-t-il été reconstruit par la photographie ? Sans doute. Mon père, passionné de photographie depuis son enfance dans les années 1930, ne se séparait jamais de son appareil. Nous étions ses sujets de prédilection, et ma mère, méticuleuse, consignait chaque image dans des albums dédiés à chacun de ses enfants. Elle y notait parfois nos premières phrases, la liste des invités d’une fête, un menu, avec une affection et un amusement qui transparaissaient dans chaque commentaire qu’elle me faisait.

Ces albums étaient nos livres sacrés. Posés sur la grande table de la salle à manger, nous les feuilletions, assis à côté d’elle, lors de moments privilégiés. Les photos de mon frère aîné, de mes sœurs, puis les miennes, défilaient comme les chapitres d’une histoire dont je pouvais remonter le fil. Avant même de savoir lire, je dévorais ces images, et les légendes de ma mère me permettaient de revivre des scènes que je n’avais pas connues ou de m’approprier des souvenirs qui n’étaient pas les miens. Ainsi, bien que dernier né, je pouvais me glisser dans l’enfance de mes aînés, comme si le temps n’était qu’un album dont on tourne les pages à l’envers.

Parallèlement, on m’invitait à regarder — et plus tard à lire — des albums illustrés et des bandes dessinées. Avant même de déchiffrer les bulles, j’étais captivé par les aventures de Tintin. Pour moi, il n’était pas un personnage de papier, mais un allié fabuleux, aussi réel que toutes mes découvertes dans la maison. Puisque l’image lui donnait vie, il allait de soi qu’il marchait, respirait, et qu’un jour, je le croiserais. Cette certitude fut confirmée un matin où, à la radio, j’entendis sa voix répondre au capitaine Haddock. Je bondis vers ma mère, impatient :
— Maman ! Tintin est à la Martinique ! Il faut y aller tout de suite, sinon il va repartir !

Elle éclata de rire, ne comprenant pas mon urgence :
— Mais non, mon chéri, c’est juste une émission…
Ma déception fut un chagrin d’enfant — celui qui découvre que la magie a des limites. Pourtant, je refusai de désespérer. Cette nuit-là, je laissai la fenêtre de ma chambre grande ouverte, au cas où Tintin et Milou passeraient par là, leurs pas légers couverts par les chants des assourdissantes « bêtes de nuit ».

Peu après ma naissance, mon père avait adopté une chienne qu’il avait nommée Spoutnik — un clin d’œil à cette année 1957, sans doute. Mais pour moi, elle était bien plus qu’un animal : une compagne inséparable, mon Fox à moi. Je ne la quittais jamais, et elle, patiente, se laissait faire quand je fouillais dans les malles du galetas pour lui confectionner des déguisements. Avec de vieux vêtements de carnaval, je la transformais tour à tour en Petit Chaperon rouge (un chapeau trop grand lui tombant sur les yeux) ou en loup (cherchant à imiter l’illustration vue dans le livre à tranche verte que me lisait ma mère). Spoutnik supportait tout, malgré mes erreurs de débutant couturier, enveloppée dans des tissus qui l’empêchaient de bouger.

Un jour, me voyant m’acharner sur la pauvre bête, Esther, notre cuisinière — qui me donnait toujours l’impression d’être fâchée — frappait casseroles et faitouts sur l’établi, « les fessant », comme on dit en créole, tout en scandant sa phrase favorite :
— Yen ki chien ki ici a ! (« Il n’y a que des chiens ici ! »)

Esther sentait l’ail et le citron et m’impressionnait par sa manie d’aller chercher des sangsues près du petit ru qui serpentait le jardin, trouvant là une manière thérapeutique de « vigorer son sang ». Un jour que mon père lui fit une remarque sur sa cuisine, elle lui répondit aussi sec :
— Cé bouche a ou ki movê.

Faisant peu de confidences et me voyant attifé le pauvre toutou, elle vint me dire qu’avant mes premiers pas, alors que je me déplaçais encore à quatre pattes comme un « gavial », on m’avait trouvé blotti contre Spoutnik, qui venait de mettre bas.
— Ou sé pé tété chyen-la ! (« Tu tétais la chienne ! »), me raconta-t-elle, tant j’étais accroché aux mamelles de la chienne, imitant ses chiots.

Ma mère, me découvrant ainsi échappé de mon parc et de toute surveillance, poussa des hauts cris et me fit laver à grande eau, comme si j’avais commis un péché. Je ne saurai jamais si cette scène est vraie telle qu’elle me fut rapportée ou si mon imagination l’a enjolivée, mais une chose est sûre : elle a scellé ma complicité avec les chiens, ces êtres qui font bien la distinction entre l’enfant et l’adulte, et qui acceptent nos fantaisies dès qu’ils nous ont offert leur protection.

Quand je ne m’occupais pas de Spoutnik, c’est moi-même que je travestissais. Un jour, jouant au chevalier, Jérôme, le jardinier, me fabriqua une épée en bois qu’il peignit en blanc. Jamais je ne fus aussi fier d’un jouet fabriqué et inattendu. Je courus dans toute la maison, brandissant mon arme comme un étendard, jusqu’à ce que ma mère, exaspérée, me menace de la confisquer si je ne calmais pas mes ardeurs.

C’est sur une table d’enfant bleue, placée dans un coin de la véranda, que Manmie — le surnom que nous avions donné à ma mère — m’apprenait à lire et à compter. À portée de main, un boulier en bois aux boules jaunies, et un grand tableau noir sur pied avec ses craies de couleur et son éponge qui laissait des traces grises sur les doigts. Les leçons se déroulaient au rythme des tracteurs qui traînaient les chariots vides vers le dernier champ de canne, visible depuis la galerie. Leurs chaînes d’amarrage, secouées en tous sens, produisaient un bruit tintamarrant que j’avais appris à distinguer : le cliquetis sourd des maillons qui tombaient au fond de la benne, et le cliquetis aigu des anneaux frappant les parois latérales. À ce concert de ferraille se mêlaient les pétarades des moteurs et, plus loin, les huées des coupeurs de canne, leurs « Hélélé ! » rythmés par le choc sec des trois coups de coutelas tranchant les tiges.

Quand le chargement était terminé et que les chariots repassaient, leur passage était plus sourd, plus lent, scandé par le bruit du moteur et du changement de vitesse. Un jour, ma leçon achevée, je descendis les marches de la véranda et aperçus, plus bas dans le champ, un coupeur solitaire terminant sa rangée. Ce qui, une heure plus tôt, était un mur compact de cannes vertes, impénétrable, s’était transformé en un champ défait, haché, marqué de sillons. Les tiges coupées gisaient en amas, leurs feuilles déjà flétries sous le soleil de cette fin de matinée. Le coupeur, courbé, semblait lutter contre une force invisible. Pour moi, il était un héros.

Ma leçon terminée, armé de mon épée de bois, je m’avançai vers lui, certain qu’il reconnaîtrait en moi un allié.
— En garde ! lançai-je, fièrement.

Il se redressa, essuya son front ruisselant de sueur, et me dévisagea avec un mélange d’étonnement et de sévérité.
— Ki sa ou ka fè la ? (« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »)
Son ton me glaça. Je radoucis ma voix, presque suppliant :
— Je voulais jouer…
— Ou pé blessé ici, a… (« Tu risques de te blesser… »)
— Blessé ?
— Blanc pa pé rété en bas soleil (« Les Blancs ne tiennent pas sous le soleil »), puis : Zot pa ni san… (« Vous n’avez pas de sang… »)
— Pa ni san ?
— San ravet’ ! Soti là ! (« Sang de ravet ! Dégage ! »)

Je reculai, l’épée basse, le cœur meurtri. Mon héros m’avait rejeté. Je n’étais qu’un intrus, un enfant gâté qui jouait à la guerre tandis que lui, lui, se battait pour de vrai. De retour à la maison, je fondis en larmes dans les bras de ma mère, répétant entre deux sanglots :
— Le monsieur a dit que j’avais du sang de Ravet !

Elle ne comprit pas, ou fit semblant de ne pas comprendre.
— Tu inventes encore des histoires, Jean-Luc…
Mais pour moi, ce jour-là, quelque chose s’était brisé.

Ce n’est que des années plus tard, alors que je travaillais sur une série photographique consacrée aux coupeurs de canne, que cette anecdote me revint en mémoire. Elle avait marqué ma première incursion dans un champ de canne : cet homme ne m’avait pas chassé par méchanceté, mais pour me protéger. Sous un soleil ardent, alors qu’il évoluait autour de moi, machette tranchante à la main, j’aurais pu me blesser. Je n’avais rien à faire dans ce lieu de récolte, qui n’avait rien d’une cour de récréation.

Aujourd’hui, quand je revisite ces souvenirs d’enfance — réels, reconstruits ou mythifiés —, je mesure à quel point ils ont marqué mon inconscient et façonné ma vie de photographe. Aujourd’hui, la coupe est très largement mécanisée, mais ce n’est jamais sans une émotion forte qu’au fond de moi j’aurai toujours en mémoire le bruit des tracteurs se mêlant aux voix des coupeurs de canne, ces hommes et ces femmes dont les bras et les mains — sous un soleil brûlant — étaient enroulés de tissus en protection contre les feuilles coupantes, portant à chaque geste la mémoire des habitations sucrières.

Et ces vers de Césaire me hantent :
« Il n’est quand même pas trop tard
pour remonter le haut roulis des défis et des colères
le temps de relayer la patience des couleurs
dans la reptation des lianes »

©jeanlucdelaguarigue, coupeurs dans un champ après brûlage,1997


samedi 4 avril 2026

Les Invisibles de mon enfance

Dans cette habitation, composée d’un ensemble de trois maisons familiales — celles de l’arrière-grand-parent, des grands-parents et des parents —, l’enfant vivait, dans les années 1960 où la télévision n’était pas encore répandue, au rythme d’une vie familiale structurée. Il était aussi bercé par les activités de la distillerie et les travaux agricoles qui rythmaient le quotidien. À cette époque, des familles de travailleurs vivaient également sur place.

Bien que le mode de vie colonial fût encore marqué par un lourd héritage historique, dont les traces étaient visibles sans qu’il en ait pleinement conscience, il en découvrit rapidement les failles et les fissures.

Son univers — à la fois lieu de vie, d’exploration, de jeux et d’apprentissage — était un perpétuel entrelacs de traditions, de langues et de modes de vie qui s’entremêlaient. Il fallait en saisir les codes, en comprendre la signification profonde, et les faire siens.


Parmi les employés de la plantation, il y avait trois jardiniers : Jérôme, Sully et Camille.

Jérôme était originaire de Sainte-Lucie. Il devait déjà travailler à la maison avant ma naissance, car je ne l’ai jamais connu autrement qu’en tant que figure familière, jusqu’à son départ à la retraite. Il me fuyait dès qu’il me voyait avec mon appareil photo, refusant « la photo », ce que je ne comprenais pas à l’époque. Les enfants sont têtus : un jour, faisant front à son refus, je le traitai de « comparaison ». Fier de ce mot que je venais probablement d’apprendre, j’ignorais qu’en créole, ce terme était une insulte suprême : « Tu te compares à moi. » Ce mot, lancé avec l’insouciance d’un enfant, a dû le frapper comme une gifle. Aujourd’hui encore, je porte ce souvenir comme une dette. Je ne pouvais saisir alors que, pour lui, le photographier en habits de travail déchirés et transpirant n’était pas valorisant, mais l’affirmation d’une déchéance sociale.

Ce n’est qu’en 1972, lors de la remise de sa médaille du travail, qu’il accepta enfin de poser pour moi. Vêtu de son complet et paré de ses décorations, il se laissa photographier avec dignité. Ce fut la seule image que j’aie jamais eue de lui.

©jeanlucdelaguarigue: Jérôme le jardinier 1972

Sully, toujours affairé et plutôt discret, est resté pour moi une silhouette furtive. Pourtant, je le croisais chaque samedi après-midi chez Biron, à l’heure du domino. J’étais amusé par sa façon théâtrale de frapper les pions, rythmée d’exclamations qui apportaient une touche de convivialité au jeu — un rituel qui n’avait pas cours chez nous.

Aujourd’hui, en contemplant son portrait, je réalise qu’il souffrait d’une cataracte avancée, un handicap dont il ne s’est jamais plaint. A-t-il pu se faire opérer un jour ? J’en doute.

Un matin, il rapporta à la maison, avec une grande pudeur, le collier de mon chien, disparu depuis plusieurs jours. Sachant à quel point j’y tenais et ayant découvert l’animal sans vie, il m’en rapporta la relique comme un dernier hommage. Ce geste me toucha profondément.

Je les ai connus tous les deux suants et courbés sous un soleil de plomb, armés d’une faucille en permanence affûtée. Ils coupaient les mauvaises herbes, taillaient les haies, parfois penchés pour extraire, de la pointe de leur outil, saxifrages, perce-pierre ou sensitives. C’est d’ailleurs Jérôme qui me montra un jour comment me guérir d’une verrue grâce au lait de ces plantes, capable de la sécher et de la faire tomber.

©jeanlucdelaguarigue, Sully le jardinnier 1971

Et puis il y avait Camille, le plus jeune des trois. Il devait avoir une vingtaine d’années, et sans doute parce qu’il était encore proche du monde de l’enfance, c’est de lui que je voulais gagner l’amitié. Du haut de mes dix ans, il me fascinait. Son teint caramel, ses yeux verts, ses cheveux châtains, son buste large et ses muscles saillants incarnaient une force virile, mêlée à la souplesse d’une couleuvre et à la grâce de sa jeunesse. Par jeu, je l’accompagnais dans ses tâches. Toujours patient, il acceptait ma présence à ses côtés, ce qui devait aussi l’amuser.

Sa journée terminée, Camille longeait le canal de la digue, marchant devant moi d’un pas ferme, sifflant sous les ombres des grands bambous. Leurs tiges, frottées les unes contre les autres par le vent, produisaient un crissement de bois sec. La lumière de fin d’après-midi filtrait par intermittence à travers les arbres, dessinant sur le sol des taches dorées, une infinité de scintillements sur une ombre étale. Il sifflait, tranquille et fier, tandis que je commençais à percevoir le bruit de l’eau du petit barrage qui retombait plus bas. Après avoir dépassé le verger, nous arrivions à une partie plus étroite du chemin, surplombant une dénivellation — Fond-d’Or —, où un champ de mandariniers marquait la fin de notre parcours.


©jeanlucdelaguarigue, le canal de la digue année 90

D’un geste qui me semblait digne d’Hercule, Camille soulevait une lourde trappe d’évacuation, libérant un débit d’eau qu’il jugeait suffisant. Puis, sans la moindre hésitation, il se dévêtait entièrement. À dix ans, je n’avais jamais vu un homme nu, encore moins un corps comme le sien : les muscles saillants sous une peau luisante d’eau et de sueur, les mouvements fluides et assurés, une aisance qui me laissait sans voix. Il tenait à la main un morceau de savon, récupéré sur ces gros savons cubiques qui ornaient les cuisines et buanderies de la Martinique, et se lavait sous cette cascade improvisée. L’eau, trouble et tiède, charriait des particules de terre et une odeur de végétaux en décomposition, comme si le canal avait digéré la journée de labeur des champs. Indifférent à mon regard, comme si sa nudité était la chose la plus naturelle du monde, il se savonnait sous ce filet d’eau terreuse, où se mêlaient la poussière des sentiers et le limon des ravines.


Le petit pont de troncs d’arbres, placé au niveau du barrage, lui servait d’étagère pour ses vêtements. Je restais là, immobile, le souffle coupé. Ce n’était pas seulement la découverte d’un corps d’homme — c’était la révélation d’une liberté que je ne connaissais pas, d’une confiance en soi qui me fascinait et me troublait à la fois. Une liberté si éloignée des pudibonderies de ma famille, des silences gênés, des portes qu’on ferme. Je sentais confusément que quelque chose d’important m’échappait, quelque chose qui avait à voir avec la force, la virilité, peut-être même avec ce que je pressentais, sans pouvoir le nommer, de la sexualité.

Je n’osais pas m’y essayer. Pas par peur du froid ou de l’eau terreuse, mais parce que je comprenais, sans pouvoir l’exprimer, que ce geste aurait été une transgression — non pas de la morale, mais de l’ordre des choses. Plus tard, je réaliserais que Camille agissait ainsi par indigence, par nécessité. Mais ce jour-là, il m’apparaissait comme un être supérieur, maître de son corps et de ses désirs, et cette image me hanterait longtemps.

Sur le chemin du retour, nous marchions vers la distillerie. Après avoir traversé la cour à cannes et passé la balance, Camille rentrait dans sa case : une simple pièce accessible par deux marches. À gauche de la porte, une table de bois rustique supportait une lampe à pétrole ; deux ou trois chaises et tabourets meublaient l’espace. Sur le mur de droite, mitoyen d’une autre case, s’appuyait un couchage tout aussi sommaire. De rares étagères portaient des boîtes de conserve coupées en deux, rouillées, transformées en lampions de fortune. Une mèche noirâtre y trempait dans une huile rance, tandis que les parois de bois étaient ornées de calendriers illustrés de photographies de femmes blondes aux attitudes lascives.

Il gardait précieusement un 45 tours de Dalida, un trésor qu’il sortait parfois de sa cachette. La chanteuse avait donné un concert cette année-là en Martinique, et son arrivée avait été comparée par la presse à celle du Général de Gaulle. Il fixait longuement la photo de la pochette, les doigts crissés par le travail, les yeux brillants d’une admiration presque religieuse : il n’avait pas d’électrophone. Pas d’électricité non plus, d’ailleurs. Comment avait-il obtenu ce disque ? Je ne l’ai jamais su. Peut-être l’avait-il trouvé, ou échangé contre un service, ou volé — peu importait. Ce qui comptait, c’était cette image, ce visage de femme lointaine et inaccessible, comme un symbole de tout ce qu’il n’aurait jamais. La musique, elle, restait silencieuse, prisonnière du sillon, inaudible. Et pourtant, il contemplait cette pochette comme s’il pouvait en extraire les notes par la seule force de son désir.

Dans cette pauvre chambre, la seule mélodie était celle des voix et de la vie alentour, rythmée par le tic-tac de la trotteuse d’un réveil posé dans un coin. La cuisine se faisait à l’extérieur, au feu de bois, sous un appentis de tôles. De grandes bonbonnes servaient de réserve d’eau. L’air était chargé d’odeurs de boucan, de fruits trop mûrs — mangues et bananes —, mêlées à celle, âcre, des lumignons et du pétrole.

Comme un enfant amoureux d’un héros imaginaire, je fus amoureux de Camille, à qui je voulais ressembler. Un jour, ne le trouvant plus près du petit ru où poussait le cresson, je me rendis à sa case. « Tu cherches Camille ? » me demanda Jeanne. « Il est parti. » Je n’en sus jamais la raison, mais ce jour-là, son sifflement s’éteignit à jamais. Ce n’était pas seulement un homme qui disparaissait, mais une liberté dont je ne compris la valeur qu’en l’ayant perdue.

Dans le prolongement de ces cases, toutes semblables, où quelques familles vivaient encore, se trouvaient le parc à mulets et, en face, le hangar à bananes. Une petite fontaine y constituait l’unique point d’eau courante. En fin d’après-midi, elle devenait l’aire de jeu des enfants d’ouvriers, qui s’y rassemblaient pour remplir seaux et brocs de métal, réserves indispensables à la vie domestique.

Cette construction de tôles, d’où pendaient des fils électriques, abritait un sol poussiéreux et jonché de papiers froissés — ceux que les ouvrières glissaient entre les régimes de bananes pour les protéger. Le soir venu, ou les jours de congé, elle servait de refuge à un indigent. Il y dormait sur un couchage de carton posé à même la terre battue, pieds nus, vêtu de haillons, une ficelle retenant ce qui lui servait de pantalon. Toujours saoul, en totale errance sur l’habitation, il était surnommé « Poulkin », un coolie sans famille.

Chaque fois que je le croisais à vélo, il m’arrêtait d’un geste. Une fois ma peur passée, il répétait invariablement la même phrase, la seule que je lui connaisse : « Hé béké, ou pani yon ti caret pou twa. » Je ne comprenais pas bien ce qu’il attendait de moi avec cette cigarette, mais le « pou twa », prononcé en se frappant la poitrine, me fit comprendre qu’il en voulait pour lui. Mon père fumant des Gauloises, je sus vite que je pouvais en subtiliser une ou deux sans risque. Un matin, n’en ayant pas en réserve, je pris quelques centimes dans le tiroir de ma mère. Fier de mon butin, je me fis accompagner par Poulkin jusqu’à la petite boutique de la deuxième entrée de l’habitation, réservée aux engins agricoles. Là, comme dans tous les « débits de la régie », on vendait des cigarettes à l’unité : j’achetai deux Mélias pour lui et un zacharri pour moi.

Une autre fois, ce fut du rhum qu’il réclama. Sans hésiter, je me dirigeai vers la mise en bouteille. Sans un mot, sans que les femmes qui y travaillaient ne m’arrêtent, je saisis une bouteille juste avant son encapsulation. Le contremaître m’interrompit, interloqué, et me demanda ce que je fabriquais. Au nom de Poulkin, il sortit, et je compris, à sa voix, qu’il chassait mon quémandeur.

Certains soirs, pour braver ma peur, je quittais ma chambre avec mon frère aîné. Nous allions lancer des poignées de cailloux sur le toit du hangar. Le tintamarre de leur chute me glaçait le sang, et les cris de Poulkin, brusquement tiré de sa torpeur, me faisaient regagner mon lit en hâte. 

Poulkin dormait là où une simple tôle le séparait de l’auge du cochon…

Un matin, dans le hangar, on le retrouva mort


jeudi 2 avril 2026

L’Île à travers les vitres : ce que la photographie n’a pas saisi

©jeanlucdelaguarigue: route de Sainte-Thérèse, années 80
Il existe des paysages qui ne s’impriment que dans la mémoire, des instants que l’objectif n’a jamais pu fixer. Pour moi, la Martinique de mon enfance est de ceux-là : une île perçue à travers une vitre invisible, ou le cadre d’une fenêtre de voiture, où chaque trajet offrait une photographie vivante, une image mouvante que je n’ai su saisir qu’avec les yeux.  Les routes en lacets, les klaxons des bombes, les cris des dockers, les récits de Biron, les rires étouffés par la peur de l’école… Tout cela compose une image aux contours flous, comme une photographie surexposée, presque onirique, que mes séries photographiques ont tenté, plus tard, de révéler. 

L’habitation se trouvait aux portes de la ville, mais je l’ignorais alors. À l’époque, c’était la pleine campagne, et les parcelles qui deviendraient plus tard « la cité D » étaient encore couvertes de cannes à sucre. Les grands axes routiers n’existaient pas, et la Martinique était sillonnée de routes sinueuses qui allongeaient les trajets et donnaient souvent le mal de cœur. Ainsi, à force de détourner les reliefs, j’ai longtemps cru ce pays immense, infini — comme ces paysages dont l’habitat et les gens composent des scènes que l’on aperçoit derrière la vitre : ils vous échappent, se dérobent, puis reviennent sans cesse, différentes à chaque mouvement de la voiture.

Mon père faisait « le plein » le vendredi après-midi, car les stations-service, bien moins nombreuses qu’aujourd’hui, fermaient pour le week-end. Si l’on en trouvait encore aux alentours de Fort-de-France, s’aventurer vers les communes pour une visite familiale ou un bain de mer sans cette précaution pouvait se transformer en une épreuve : le risque de panne était bien réel.

La route dite de Sainte-Thérèse était le seul couloir vers la capitale, et ce qui deviendrait bientôt mon enfer et mon supplice : l’école et ses maîtres. Elle traversait un quartier animé où je pouvais observer la multitude de petits métiers qui bordaient ses trottoirs — ferronniers, matelassiers, bijoutiers ou réparateurs de pendules. Une profusion de bars, et peut-être de lieux interlopes où quelques marins en blanc cherchaient l’aventure, y régnait. Ce lieu populaire, où nous nous arrêtions rarement, était en pleine osmose avec le port de Fort-de-France. Les liaisons par paquebots y étaient encore fréquentes, et le brassage des populations lors des escales, combiné à l’absence de transport par conteneurs, faisait que les marchandises étaient chargées à dos d’hommes et de femmes, souvent pieds nus, sous un soleil de plomb. Aucune grue, aucun conteneur, aucune norme de sécurité ne venait alors alléger leur tâche — seulement la force des bras, des épaules et des reins, et cette solidarité silencieuse qui naît de l’effort partagé. Cela créait un mouvement permanent, bruyant, fait d’ardeur et de vivacité, de « hélélé », de klaxons et de cris qui résonnaient d’un bord à l’autre.

©jeanlucdelaguarigue: route de Sainte-Thérèse, années 80

Les prévisions d’arrivée des navires étaient régulièrement publiées, et rétrospectivement, l’île me semblait bien plus reliée au monde qu’elle ne l’est aujourd’hui :

  • Le Cavelin de la Salle en provenance d’Anvers,
  • Le Flandre en provenance du Havre,
  • Le Fort Caroline en provenance de Londres,
  • Le Fort Carillon en provenance de Hambourg,

sans compter le majestueux France et tous les autres bateaux en provenance du Maroc, de Papeete, de New York et des îles sœurs.


Les marchandises disponibles sur l’île dépendaient essentiellement du mouvement des cargos et de leur rotation. Un retard pouvait ainsi entraîner des pénuries de farine, de gaz, ou même de produits plus futiles, comme en témoigne cette annonce du 19 juillet 1968 :
« Les allumettes sont rares à la Martinique. Le paquebot Le Caraïbe, qui devait arriver le 8 juillet avec un chargement de 700 cartons, n’arrivera que le 25. D’où un vent de panique… Les petits commerçants sont pris d’assaut et ne peuvent plus vendre. »

Je me souviens de cette route sans feux de signalisation. Les agents, surnommés « gad caca » ou « Ti-baton », réglaient la circulation au rythme de leur sifflet et de leur matraque, abrités sous des refuges flanqués d’un parasol bleu, comme leur chemise. Je ne saurais dire quand le premier feu tricolore fut installé, mais pendant un temps, il devint notre distraction d’enfant. Nous demandions à notre père de nous y conduire le samedi après-midi, espérant que la voiture arriverait juste au bon moment, après l’orange, au feu rouge. Nous faisions des paris, et le plaisir était de voir la DS obligée de s’arrêter. Si elle passait, nous avions perdu.

Il n’était pas rare que deux chauffeurs de « bombes » — ces camions aménagés en transports en commun — se croisent sur cet axe et s’arrêtent pour discuter ou s’échanger des « commissions », ces petits messages personnels laissés par les uns et les autres. La circulation s’en trouvait ralentie, et bien que certains automobilistes s’emportent, rien ne semblait troubler leur commerce immuable. Le téléphone n’était pas encore répandu, et les messagers inter-communes étaient nécessaires. Ces palabres pouvaient porter sur la vache Madras de Madame Eustache, qui avait mis bas deux veaux baptisés Éloi et Élie, ou sur le cas de « Fafane », cultivateur au quartier Réculé, qui possédait une poule nommée « Deux Fesses » avec deux orifices à la place du croupion. « Je te dis que, oui, missié, elle fait deux œufs ! » Et ils avaient même obtenu une médaille au concours agricole. Peut-être s’agissait-il aussi de Sidoine, qui avait réveillé les gendarmes du Lamentin à une heure du matin pour leur vendre « des oranges douces, traitées dans des circonstances thérapeutiques et volumineuses ». Ou simplement de transmettre un avis pour M. Rolilouis, prié de contacter M. Fitgrève au bar Saint-Michel de la croisée Manioc pour une affaire le concernant.

Pendant de longues années, j’ai emprunté cette route matin et après-midi. J’y ai accumulé de nombreuses images mentales, et mon grand regret est de ne l’avoir jamais photographiée avant sa destruction. J’étais à ce point hanté par son souvenir qu’elle revenait régulièrement dans mes rêves, bien avant que je ne décide de faire de ma vie celle d’un photographe. Un jour, n’y tenant plus, j’ai décidé de mettre un terme à cette obsession. J’ai garé ma voiture sur le parking du supermarché, là où, autrefois, sur un terrain vague, je suivais Biron qui déplaçait sa vache, et je suis parti à pied pour une longue marche de catharsis.

Je n’y ai presque rien retrouvé de mon enfance. Seul un petit salon de coiffure semblait d’une autre époque, et une modeste case, petite boutique vendant encore du gaz, architecture précieuse, fragile et presque incongrue dans ce nouvel univers d’absurdité, me ramenaient vers un passé perdu. Une Martinique que j’avais vécue sans pouvoir la comprendre ni la saisir. La photographie est venue combler ce vide, créer un pont imaginaire entre deux rives.

Route de Sainte-Thérèse, une des dernières boutique qui sera détruite
©jeanlucdelaguarigue, années 90

©jeanlucdelaguarigue: détail boutique années 90
Je sais que je dois à cette route de Sainte-Thérèse beaucoup de mes obsessions photographiques : les enseignes déchirées, les petits métiers, et celui qui me hante encore, celui des fileurs de coton sur le trottoir (les matelas étaient alors fabriqués sur mesure). Je me souviens aussi de l’humour des noms des bars, comme « Tout brille au clair de lune », ou pour l’horloger : « La clinique de la montre ».

©jeanlucdelaguarigue : route de Sainte-Thérèse, années 80

Les rares arrêts avec Biron étaient des moments privilégiés. Je pouvais transgresser l’interdit qui faisait qu’un enfant de bourgeois n’avait rien à faire dans ces quartiers populaires à un si jeune âge.

Tous les matins, Biron arrivait dans la cour de la maison avec l’Ariane noire à intérieur rouge de mes grands-parents, qui fut remplacée par une 4L de service, ou parfois avec sa « bâchée » gris métal. Celle-ci était équipée d’une petite radio qui grésillait. Il avait aménagé l’arrière avec deux bancs fixés par des sangles, un système de rafistolage ingénieux — car ils pouvaient être enlevés — qui lui servait à transporter sa nombreuse famille de onze enfants.

Tous les matins, mon cœur battait la chamade, une petite brûlure intérieure me nouait l’estomac et me donnait mal au ventre, car je savais que j’étais conduit vers mon purgatoire. Bien que je connusse mes leçons par cœur, je ne cessais de me répéter tout au long du trajet : « Pourvu que je ne sois pas interrogé, pourvu que je ne sois pas interrogé… ». J’avais une terreur de l’école qui, à elle seule, mériterait un autre chapitre.

les devoirs après l'école, années 60

Biron me rassurait. Il parlait sans cesse, commentant ce qu’il avait lu dans le journal, racontant les disputes des femmes de l’habitation pour des histoires de « sentiments et de gros lolos », sa récolte de miel, ses prévisions pour le cochon qu’il devait tuer pour Noël, sa dispute avec Tom, le garde de la distillerie, souvent saoul et dont j’avais peur. Il admirait les gros « Méricains » qui débarquaient comme John Wayne à la Martinique. Un jour, il me dit que le curé de la paroisse était venu lui faire la leçon, car on lui avait rapporté qu’il avait trop de femmes et n’était donc pas fidèle à la sienne. Il avait simplement répondu, en créole, à monsieur l’abbé : « Quand il irait se faire châtrer, il serait à même d’écouter ses sermons. »

« Ou conpren, missié Jean-Luc, lè en hom ni deux graines, kon mwen, ki sa ipé vini di mwen, isalop là ! »

Il chantait régulièrement Tino Rossi en essayant d’imiter son accent, ce qui, par ce changement de ton, me faisait sourire. Et je l’écoutais :
« Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux,
Ramona, nous étions partis tous les deux,
Nous allions lentement,
Loin de tous les regards jaloux… »

« Marinella !
Ah… reste encore dans mes bras,
Avec toi je veux jusqu’au jour
Danser cette rumba d’amour… »

Un après-midi, en rentrant de l’école, c’est Brassens qui chantait sur la petite radio :
« Mais un jour, dans le mauvais temps,
Un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc,
Tous derrière et lui devant… »

La voix de Brassens s’est éteinte. J’ai senti quelque chose se briser en moi. En quittant la voiture, j’ai couru jusqu’à ma chambre, ne pouvant retenir mon chagrin : je ne voulais pas qu’il meure, ce petit cheval…

 Et le sentiment de la perte fut à jamais ancré en moi.

©jeanluc de Laguarigue: Les fantôme d'argent, 2025

©jeanluc de Laguarigue: Les fantôme d'argent, 2025


mardi 31 mars 2026

La Chambre aux lumignons


Les dix premières années de ma vie furent celles d’un enfant d’une grande liberté. Je courais où bon me semblait, d’une maison à l’autre, passant de chez nous à celle de Merbie — notre ancêtre et mère de ma grand-mère —, puis à celle de mes grands-parents. Les heures des repas n’étant jamais synchronisées, il m’arrivait de m’attabler pour une entrée rapide dans la première, de continuer dans une autre pour y grappiller un plat, puis de rentrer chez nous pour le dessert. « Tu n’es pas à l’hôtel ici ! » lançait mon père, mi-amusé, mi-exaspéré, avant d’ajouter : « Cet enfant n’a aucune éducation. »

Il est vrai que les deux autres maisons regorgeaient de vie et de mystère. Merbie, dont l’esprit s’égarait peu à peu, vivait entourée de Maryse, sa dame de compagnie, ainsi que de Clotilde et Elmire, deux domestiques logeant dans des chambres étroites, au-dessus de la cuisine, qui donnaient directement sur la digue. Cette jolie case, flanquée d’une longue et fine cheminée — vestige d’un ancien four à pain —, avait un charme indéniable. Je ne manquais jamais d’y faire un détour, surtout pour visiter les deux petites chambres quand l’occasion se présentait. J’y cherchais des histoires, des secrets, ou simplement la compagnie de ces femmes qui m’intriguaient tant.

La maison principale en 1917 et telle que je l'ai connue

Ces pièces étaient sombres, autant que je m’en souvienne. Les murs, couverts de coupures de journaux à caractère religieux, tremblaient sous la lueur vacillante des lumignons. Leur odeur d’huile chaude, mêlée à une fumée noire, imprégnait l’air et ajoutait à l’atmosphère mystérieuse des lieux.

Clotilde portait toujours une profusion de bijoux fantaisie : colliers clinquants, anneaux dorés, et surtout une grosse bague rouge en plastique qui me fascinait. « Sa ou pé fè épi sa ? » « Ou ké pédi’l ! » Après des supplications répétées, elle finit par me la prêter, glissée à mon doigt minuscule et maintenue grâce à un bout de papier journal roulé. Je me sentis transporté, comme si j’avais entre les mains un objet sacré. Pourquoi avait-elle cédé ? Par affection, par lassitude, ou par une forme de servitude ? L’enfant se moquait bien de la raison : il avait gagné son trophée, par lequel il pouvait se comparer à Ringo Starr.

Fier, je courus montrer ma conquête à ma mère, qui, après un cri d’effroi et quelques remontrances, s’empressa de faire en sorte que la bague revienne à sa propriétaire. « Adieu magie, adieu trésor. »

Un autre jour, pour la taquiner, je me mis à passer entre ses jambes en riant, jusqu’à ce qu’elle me demande, lasse mais ferme, d’arrêter. Une autre domestique, de passage dans la cuisine, éclata de rire et lança : « Si y ka fè sa, sa vé di li vlé yon ti frè ! » Cette phrase, inspirée des croyances populaires créoles, sonnait comme une injonction incompréhensible. Puis, se tournant vers moi : « Va dire à ta maman que tu veux un petit frère. » Je ne saisis pas le sens de ces mots sur le moment, mais je partis, vexé, persuadé qu’on se moquait de moi.

Clotilde était une femme imprégnée de spiritualité, profondément attachée aux mystères des anges et aux forces invisibles qui, selon elle, veillaient sur nous. Pour me convaincre de leur existence, elle me montra un jour, dans sa petite chambre, une page d’un magazine récupéré dans la demeure familiale. Je ne compris ni l’image ni ses explications, mais ce moment dut laisser en moi une trace invisible. Plus de cinquante ans plus tard, au Jeu de Paume, lors d’une rétrospective consacrée à Frank Horvat, je revis par hasard cette même image : des figurines d’angelots semblant flotter dans le ciel. La légende indiquait : « Reportage sur la procession des mystères à Campobasso. » La photo, prise en contre-plongée, donnait l’illusion que les angelots s’élevaient librement, suspendus à des mâts invisibles.

©Frank Horvat, Les mystères de Campobasso 1952

©Frank Horvat, Les mystères de Campobasso 1952

Dans la Martinique des années 1960, où la télévision était encore rare et le cinéma peu développé, le journal faisait office de réalité. Pour Clotilde, cette photographie était une preuve tangible de ses croyances. 

Et c’est en la retrouvant, des décennies plus tard, que tout me revint d’un coup : les lampions, la bague en plastique, l’odeur de la petite chambre, et surtout, cette présence apaisante, cette douceur qui émanait d’elle et qui m’avait enveloppé dans mon enfance.