Il existe des paysages qui ne s’impriment que dans la mémoire, des instants que l’objectif n’a jamais pu fixer. Pour moi, la Martinique de mon enfance est de ceux-là : une île perçue à travers une vitre invisible, ou le cadre d’une fenêtre de voiture, où chaque trajet offrait une photographie vivante, une image mouvante que je n’ai su saisir qu’avec les yeux. Les routes en lacets, les klaxons des « bombes », les cris des dockers, les histoires de Biron, les rires étouffés par la peur de l’école… Tout cela compose une image floue, presque onirique, que mes séries photographiques ont tenté, plus tard, de révéler — comme on développe une pellicule exposée trop longtemps à la lumière.
©jeanlucdelaguarigue: route de Sainte-Thérèse, années 80
L’habitation se trouvait aux portes de la ville, mais je l’ignorais alors. À l’époque, c’était la pleine campagne, et les parcelles qui deviendraient plus tard « la cité D » étaient encore couvertes de cannes à sucre. Les grands axes routiers n’existaient pas, et la Martinique était sillonnée de routes sinueuses qui allongeaient les trajets et donnaient souvent le mal de cœur. Ainsi, à force de détourner les reliefs, j’ai longtemps cru ce pays immense, infini — comme ces paysages dont l’habitat et les gens composent des scènes que l’on aperçoit derrière la vitre : elles vous échappent, se dérobent, puis reviennent sans cesse, différentes à chaque mouvement de la voiture.
Mon père faisait « le plein » le vendredi après-midi, car les stations-service, bien moins nombreuses qu’aujourd’hui, fermaient pour le week-end. Si l’on en trouvait encore aux alentours de Fort-de-France, s’aventurer vers les communes pour une visite familiale ou un bain de mer sans cette précaution pouvait se transformer en une épreuve : le risque de panne était bien réel.
La route dite de Sainte-Thérèse était le seul couloir vers la capitale, et ce qui deviendrait bientôt mon enfer et mon supplice : l’école et ses maîtres. Elle traversait un quartier animé où je pouvais observer la multitude de petits métiers qui bordaient ses trottoirs — ferronniers, matelassiers, bijoutiers ou réparateurs de pendules. Une profusion de bars, et peut-être de lieux interlopes où quelques marins en blanc cherchaient l’aventure, y régnait. Ce lieu populaire, où nous nous arrêtions rarement, était en pleine osmose avec le port de Fort-de-France. Les liaisons par paquebots y étaient encore fréquentes, et le brassage des populations lors des escales, combiné à l’absence de transport par conteneurs, faisait que les marchandises étaient chargées à dos d’hommes et de femmes, souvent pieds nus, sous un soleil de plomb. Aucune grue, aucun conteneur, aucune norme de sécurité ne venait alors allégeait leur tâche — seulement la force des bras, des épaules et des reins, et cette solidarité silencieuse qui naît de l’effort partagé. Cela créait un mouvement permanent, bruyant, fait d’ardeur et de vivacité, de « hélélé », de klaxons et de cris qui résonnaient d’un bord à l’autre.
![]() |
| ©jeanlucdelaguarigue: route de Sainte-Thérèse, années 80 |
Les prévisions d’arrivée des navires étaient régulièrement publiées, et rétrospectivement, l’île me semblait bien plus reliée au monde qu’elle ne l’est aujourd’hui :
- Le Cavelin de la Salle en provenance d’Anvers,
- Le Flandre en provenance du Havre,
- Le Fort Caroline en provenance de Londres,
- Le Fort Carillon en provenance de Hambourg,
sans compter le majestueux France et tous les autres bateaux en provenance du Maroc, de Papeete, de New York et des îles sœurs.
Les marchandises disponibles sur l’île dépendaient essentiellement du mouvement des cargos et de leur rotation. Un retard pouvait ainsi entraîner des pénuries de farine, de gaz, ou même de produits plus futiles, comme en témoigne cette annonce du 19 juillet 1968 :
« Les allumettes sont rares à la Martinique. Le paquebot Le Caraïbe, qui devait arriver le 8 juillet avec un chargement de 700 cartons, n’arrivera que le 25. D’où un vent de panique… Les petits commerçants sont pris d’assaut et ne peuvent plus vendre. »
Je me souviens de cette route sans feux de signalisation. Les agents, surnommés « gad caca » ou « Ti-baton », réglaient la circulation au rythme de leur sifflet et de leur matraque, abrités sous des refuges flanqués d’un parasol bleu, comme leur chemise. Je ne saurais dire quand le premier feu tricolore fut installé, mais pendant un temps, il devint notre distraction d’enfant. Nous demandions à notre père de nous y conduire le samedi après-midi, espérant que la voiture arriverait juste au bon moment, après l’orange, au feu rouge. Nous faisions des paris, et le plaisir était de voir la DS obligée de s’arrêter. Si elle passait, nous avions perdu.
Il n’était pas rare que deux chauffeurs de « bombes » — ces camions aménagés en transports en commun — se croisent sur cet axe et s’arrêtent pour discuter ou s’échanger des « commissions », ces petits messages personnels laissés par les uns et les autres. La circulation s’en trouvait ralentie, et bien que certains automobilistes s’emportent, rien ne semblait troubler leur commerce immuable. Le téléphone n’était pas encore répandu, et les messagers inter-communes étaient nécessaires. Ces palabres pouvaient porter sur la vache Madras de Madame Eustache, qui avait mis bas deux veaux baptisés Éloi et Élie, ou sur le cas de « Fafane », cultivateur au quartier Réculé, qui possédait une poule nommée « Deux Fesses » avec deux orifices à la place du croupion. « Je te dis que, oui, missié, elle fait deux œufs ! » Et ils avaient même obtenu une médaille au concours agricole. Peut-être s’agissait-il aussi de Sidoine, qui avait réveillé les gendarmes du Lamentin à une heure du matin pour leur vendre « des oranges douces, traitées dans des circonstances thérapeutiques et volumineuses ». Ou simplement de transmettre un avis pour M. Rolilouis, prié de contacter M. Fitgrève au bar Saint-Michel de la croisée Manioc pour une affaire le concernant.
Pendant de longues années, j’ai emprunté cette route matin et après-midi. J’y ai accumulé de nombreuses images mentales, et mon grand regret est de ne l’avoir jamais photographiée avant sa destruction. J’étais à ce point hanté par son souvenir qu’elle revenait régulièrement dans mes rêves, bien avant que je ne décide de faire de ma vie celle d’un photographe. Un jour, n’y tenant plus, j’ai décidé de mettre un terme à cette obsession. J’ai garé ma voiture sur le parking du supermarché, là où, autrefois, sur un terrain vague, je suivais Biron qui déplaçait sa vache, et je suis parti à pied pour une longue marche de catharsis.
Je n’y ai presque rien retrouvé de mon enfance. Seul un petit salon de coiffure semblait d’une autre époque, et une modeste case, petite boutique vendant encore du gaz, architecture précieuse, fragile et presque incongrue dans ce nouvel univers d’absurdité, me ramenaient vers un passé perdu. Une Martinique que j’avais vécue sans pouvoir la comprendre ni la saisir. La photographie est venue combler ce vide, créer un pont imaginaire entre deux rives.
![]() |
| Route de Sainte-Thérèse, une des dernières boutique qui sera détruite ©jeanlucdelaguarigue, années 90 |
![]() |
| ©jeanlucdelaguarigue: détail boutique années 90 |
![]() |
| ©jeanlucdelaguarigue : route de Sainte-Thérèse, années 80 |
Les rares arrêts avec Biron étaient des moments privilégiés. Je pouvais transgresser l’interdit qui faisait qu’un enfant de bourgeois n’avait rien à faire dans ces quartiers populaires à un si jeune âge.
Tous les matins, Biron arrivait dans la cour de la maison avec l’Ariane noire à intérieur rouge de mes grands-parents, qui fut remplacée par une 4L de service, ou parfois avec sa « bâchée » gris métal. Celle-ci était équipée d’une petite radio qui grésillait. Il avait aménagé l’arrière avec deux bancs fixés par des sangles, un système de rafistolage ingénieux — car ils pouvaient être enlevés — qui lui servait à transporter sa nombreuse famille de onze enfants.
Tous les matins, mon cœur battait la chamade, une petite brûlure intérieure me nouait l’estomac et me donnait mal au ventre, car je savais que j’étais conduit vers mon purgatoire. Bien que je connusse mes leçons par cœur, je ne cessais de me répéter tout au long du trajet : « Pourvu que je ne sois pas interrogé, pourvu que je ne sois pas interrogé… ». J’avais une terreur de l’école qui, à elle seule, mériterait un autre chapitre.
![]() |
| les devoirs après l'école, années 60 |
Biron me rassurait. Il parlait sans cesse, commentant ce qu’il avait lu dans le journal, racontant les disputes des femmes de l’habitation pour des histoires de « sentiments et de gros lolos », sa récolte de miel, ses prévisions pour le cochon qu’il devait tuer pour Noël, sa dispute avec Tom, le garde de la distillerie, souvent saoul et dont j’avais peur. Il admirait les gros « Méricains » qui débarquaient comme John Wayne à la Martinique. Un jour, il me dit que le curé de la paroisse était venu lui faire la leçon, car on lui avait rapporté qu’il avait trop de femmes et n’était donc pas fidèle à la sienne. Il avait simplement répondu, en créole, à monsieur l’abbé : « Quand il irait se faire châtrer, il serait à même d’écouter ses sermons. »
« Ou conpren, missié Jean-Luc, lè en hom ni deux graines, kon mwen, ki sa ipé vini di mwen, isalop là ! »
Il chantait régulièrement Tino Rossi en essayant d’imiter son accent, ce qui, par ce changement de ton, me faisait sourire. Et je l’écoutais :
« Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux,
Ramona, nous étions partis tous les deux,
Nous allions lentement,
Loin de tous les regards jaloux… »
« Marinella !
Ah… reste encore dans mes bras,
Avec toi je veux jusqu’au jour
Danser cette rumba d’amour… »
Un après-midi, en rentrant de l’école, c’est Brassens qui chantait sur la petite radio :
« Mais un jour, dans le mauvais temps,
Un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc,
Tous derrière et lui devant… »
La voix de Brassens s’est éteinte. J’ai senti quelque chose se briser en moi. En quittant la voiture, j’ai couru jusqu’à ma chambre, ne pouvant retenir mon chagrin : je ne voulais pas qu’il meure, ce petit cheval…
Et le sentiment de la perte fut à jamais ancré en moi.
![]() |
| ©jeanluc de Laguarigue: Les fantôme d'argent, 2025 |
![]() |
| ©jeanluc de Laguarigue: Les fantôme d'argent, 2025 |
pash.jpg)
%200000.jpg)




DSC_1580.jpg)
























