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| ©jeanlucdelaguarigue, coupeur 1997 |
Pour préserver mon équilibre, ma mère avait glissé dans ma main une petite boule en bois… et devant moi, ses bras ouverts, son sourire encourageant :
— Vas-y, encore un pas…
Ce souvenir a-t-il été reconstruit par la photographie ? Sans doute. Mon père, passionné de photographie depuis son enfance dans les années 1930, ne se séparait jamais de son appareil. Nous étions ses sujets de prédilection, et ma mère, méticuleuse, consignait chaque image dans des albums dédiés à chacun de ses enfants. Elle y notait parfois nos premières phrases, la liste des invités d’une fête, un menu, avec une affection et un amusement qui transparaissaient dans chaque commentaire qu’elle me faisait.
Ces albums étaient nos livres sacrés. Posés sur la grande table de la salle à manger, nous les feuilletions, assis à côté d’elle, lors de moments privilégiés. Les photos de mon frère aîné, de mes sœurs, puis les miennes, défilaient comme les chapitres d’une histoire dont je pouvais remonter le fil. Avant même de savoir lire, je dévorais ces images, et les légendes de ma mère me permettaient de revivre des scènes que je n’avais pas connues ou de m’approprier des souvenirs qui n’étaient pas les miens. Ainsi, bien que dernier né, je pouvais me glisser dans l’enfance de mes aînés, comme si le temps n’était qu’un album dont on tourne les pages à l’envers.
Parallèlement, on m’invitait à regarder — et plus tard à lire — des albums illustrés et des bandes dessinées. Avant même de déchiffrer les bulles, j’étais captivé par les aventures de Tintin. Pour moi, il n’était pas un personnage de papier, mais un allié fabuleux, aussi réel que toutes mes découvertes dans la maison. Puisque l’image lui donnait vie, il allait de soi qu’il marchait, respirait, et qu’un jour, je le croiserais. Cette certitude fut confirmée un matin où, à la radio, j’entendis sa voix répondre au capitaine Haddock. Je bondis vers ma mère, impatient :
— Maman ! Tintin est à la Martinique ! Il faut y aller tout de suite, sinon il va repartir !
Elle éclata de rire, ne comprenant pas mon urgence :
— Mais non, mon chéri, c’est juste une émission…
Ma déception fut un chagrin d’enfant — celui qui découvre que la magie a des limites. Pourtant, je refusai de désespérer. Cette nuit-là, je laissai la fenêtre de ma chambre grande ouverte, au cas où Tintin et Milou passeraient par là, leurs pas légers couverts par les chants des assourdissantes « bêtes de nuit ».
Peu après ma naissance, mon père avait adopté une chienne qu’il avait nommée Spoutnik — un clin d’œil à cette année 1957, sans doute. Mais pour moi, elle était bien plus qu’un animal : une compagne inséparable, mon Fox à moi. Je ne la quittais jamais, et elle, patiente, se laissait faire quand je fouillais dans les malles du galetas pour lui confectionner des déguisements. Avec de vieux vêtements de carnaval, je la transformais tour à tour en Petit Chaperon rouge (un chapeau trop grand lui tombant sur les yeux) ou en loup (cherchant à imiter l’illustration vue dans le livre à tranche verte que me lisait ma mère). Spoutnik supportait tout, malgré mes erreurs de débutant couturier, enveloppée dans des tissus qui l’empêchaient de bouger.
Un jour, me voyant m’acharner sur la pauvre bête, Esther, notre cuisinière — qui me donnait toujours l’impression d’être fâchée — frappait casseroles et faitouts sur l’établi, « les fessant », comme on dit en créole, tout en scandant sa phrase favorite :
— Yen ki chien ki ici a ! (« Il n’y a que des chiens ici ! »)
Esther sentait l’ail et le citron et m’impressionnait par sa manie d’aller chercher des sangsues près du petit ru qui serpentait le jardin, trouvant là une manière thérapeutique de « vigorer son sang ». Un jour que mon père lui fit une remarque sur sa cuisine, elle lui répondit aussi sec :
— Cé bouche a ou ki movê.
Faisant peu de confidences et me voyant attifé le pauvre toutou, elle vint me dire qu’avant mes premiers pas, alors que je me déplaçais encore à quatre pattes comme un « gavial », on m’avait trouvé blotti contre Spoutnik, qui venait de mettre bas.
— Ou sé pé tété chyen-la ! (« Tu tétais la chienne ! »), me raconta-t-elle, tant j’étais accroché aux mamelles de la chienne, imitant ses chiots.
Ma mère, me découvrant ainsi échappé de mon parc et de toute surveillance, poussa des hauts cris et me fit laver à grande eau, comme si j’avais commis un péché. Je ne saurai jamais si cette scène est vraie telle qu’elle me fut rapportée ou si mon imagination l’a enjolivée, mais une chose est sûre : elle a scellé ma complicité avec les chiens, ces êtres qui font bien la distinction entre l’enfant et l’adulte, et qui acceptent nos fantaisies dès qu’ils nous ont offert leur protection.
Quand je ne m’occupais pas de Spoutnik, c’est moi-même que je travestissais. Un jour, jouant au chevalier, Jérôme, le jardinier, me fabriqua une épée en bois qu’il peignit en blanc. Jamais je ne fus aussi fier d’un jouet fabriqué et inattendu. Je courus dans toute la maison, brandissant mon arme comme un étendard, jusqu’à ce que ma mère, exaspérée, me menace de la confisquer si je ne calmais pas mes ardeurs.
C’est sur une table d’enfant bleue, placée dans un coin de la véranda, que Manmie — le surnom que nous avions donné à ma mère — m’apprenait à lire et à compter. À portée de main, un boulier en bois aux boules jaunies, et un grand tableau noir sur pied avec ses craies de couleur et son éponge qui laissait des traces grises sur les doigts. Les leçons se déroulaient au rythme des tracteurs qui traînaient les chariots vides vers le dernier champ de canne, visible depuis la galerie. Leurs chaînes d’amarrage, secouées en tous sens, produisaient un bruit tintamarrant que j’avais appris à distinguer : le cliquetis sourd des maillons qui tombaient au fond de la benne, et le cliquetis aigu des anneaux frappant les parois latérales. À ce concert de ferraille se mêlaient les pétarades des moteurs et, plus loin, les huées des coupeurs de canne, leurs « Hélélé ! » rythmés par le choc sec des trois coups de coutelas tranchant les tiges.
Quand le chargement était terminé et que les chariots repassaient, leur passage était plus sourd, plus lent, scandé par le bruit du moteur et du changement de vitesse. Un jour, ma leçon achevée, je descendis les marches de la véranda et aperçus, plus bas dans le champ, un coupeur solitaire terminant sa rangée. Ce qui, une heure plus tôt, était un mur compact de cannes vertes, impénétrable, s’était transformé en un champ défait, haché, marqué de sillons. Les tiges coupées gisaient en amas, leurs feuilles déjà flétries sous le soleil de cette fin de matinée. Le coupeur, courbé, semblait lutter contre une force invisible. Pour moi, il était un héros.
Ma leçon terminée, armé de mon épée de bois, je m’avançai vers lui, certain qu’il reconnaîtrait en moi un allié.
— En garde ! lançai-je, fièrement.
Il se redressa, essuya son front ruisselant de sueur, et me dévisagea avec un mélange d’étonnement et de sévérité.
— Ki sa ou ka fè la ? (« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »)
Son ton me glaça. Je radoucis ma voix, presque suppliant :
— Je voulais jouer…
— Ou pé blessé ici, a… (« Tu risques de te blesser… »)
— Blessé ?
— Blanc pa pé rété en bas soleil (« Les Blancs ne tiennent pas sous le soleil »), puis : Zot pa ni san… (« Vous n’avez pas de sang… »)
— Pa ni san ?
— San ravet’ ! Soti là ! (« Sang de ravet ! Dégage ! »)
Je reculai, l’épée basse, le cœur meurtri. Mon héros m’avait rejeté. Je n’étais qu’un intrus, un enfant gâté qui jouait à la guerre tandis que lui, lui, se battait pour de vrai. De retour à la maison, je fondis en larmes dans les bras de ma mère, répétant entre deux sanglots :
— Le monsieur a dit que j’avais du sang de Ravet !
Elle ne comprit pas, ou fit semblant de ne pas comprendre.
— Tu inventes encore des histoires, Jean-Luc…
Mais pour moi, ce jour-là, quelque chose s’était brisé.
Ce n’est que des années plus tard, alors que je travaillais sur une série photographique consacrée aux coupeurs de canne, que cette anecdote me revint en mémoire. Elle avait marqué ma première incursion dans un champ de canne : cet homme ne m’avait pas chassé par méchanceté, mais pour me protéger. Sous un soleil ardent, alors qu’il évoluait autour de moi, machette tranchante à la main, j’aurais pu me blesser. Je n’avais rien à faire dans ce lieu de récolte, qui n’avait rien d’une cour de récréation.
Aujourd’hui, quand je revisite ces souvenirs d’enfance — réels, reconstruits ou mythifiés —, je mesure à quel point ils ont marqué mon inconscient et façonné ma vie de photographe. Aujourd’hui, la coupe est très largement mécanisée, mais ce n’est jamais sans une émotion forte qu’au fond de moi j’aurai toujours en mémoire le bruit des tracteurs se mêlant aux voix des coupeurs de canne, ces hommes et ces femmes dont les bras et les mains — sous un soleil brûlant — étaient enroulés de tissus en protection contre les feuilles coupantes, portant à chaque geste la mémoire des habitations sucrières.
Et ces vers de Césaire me hantent :
« Il n’est quand même pas trop tard
pour remonter le haut roulis des défis et des colères
le temps de relayer la patience des couleurs
dans la reptation des lianes »
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| ©jeanlucdelaguarigue, coupeurs dans un champ après brûlage,1997 |







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