lundi 6 juillet 2026

Autoportrait à l'âge de huit ans

 En 1992, au cœur d'un stage photographique dans le Maine, j'ai croisé le destin d'un appareil aussi modeste qu'inattendu : un jouet en plastique, distribué autrefois comme cadeau promotionnel dans des boîtes de lessive des années 1960. Fragile, presque dérisoire, il avait un objectif en plastique qui déformait la lumière, et son mécanisme, si peu sûr, laissait le film se voiler ou se froisser à chaque avancement. Pourtant, il fonctionnait en format 120, ce moyen format qui, malgré sa simplicité, recélait une forme de magie discrète. Le même obturateur, la même fenêtre rouge au dos pour compter les poses, le même objectif que celui de mes premiers appareils d'enfant. Aucune sécurité entre le déclenchement, l'obturateur et l'avancement du film — une liberté absolue, une porte ouverte à l'imprévu, à la surimpression, si l'on n'y prenait garde.

C'est à Camden que l'instant s'est suspendu. Un petit garçon, adossé à un mur de rochers, baigné dans une lumière aveuglante et crue. Son ombre, brutale, s'étirait au sol, presque deux fois plus longue que son corps, comme si le temps lui-même avait voulu l'agrandir. Son regard, à la fois curieux et défiant, semblait interroger le monde tout en le provoquant. Sa main droite était fermée, tandis que sa main gauche, en forme de pince, maintenait le pouce libre, formant presque un cœur — gestes à la fois d'attente et d'interrogation. Autour de lui, tout n'était que pénombre. Seule une forme blanche, qui m'évoquait une page de cahier déchirée, et quelques feuilles mortes émergeaient au premier plan, comme des vestiges oubliés par le hasard.

En le photographiant, j'ai été traversé par une étrange certitude : ce garçonnet, c'était moi. Il me fixait, et à travers lui, c'était mon propre regard que je rencontrais, celui d'un enfant qui, des décennies plus tard, me tendait un miroir. Une image qui, aujourd'hui encore, résonne comme une révélation : la fragilité d'un appareil peut, parfois, capturer l'éternité d'une émotion. J'ai toujours gardé cette photographie avec moi — j'avais découvert la photographie à peu près au même âge que ce garçonnet. Elle est depuis restée pour moi une sorte d'emblème.

©jean-luc de laguarigue, Maine, Camdem 1992

 

 

Et si cette rue devenait un rêve éveillé ?

Jeu de reflets et de contrastes : une rue où les limites entre intérieur et extérieur s'estompent. À droite, le rouge domine ; à gauche, le vert. Un homme, chaise à la main, se dirige vers un tableau anachronique, encadré de manière disproportionnée, représentant des rochers désolés. Les vitrines inversent les lettres, les cadres se multiplient (tableau, fenêtre, volets rouges), et une ombre dense occupe le premier plan. L'image, par son absurdité et ses superpositions, évoque une scène surréaliste, comme une interprétation visuelle de l'inconscient. Et que nous dit l'inconscient ? Qu'un homme vêtu d'une chemise au ton chaud, comme l'ambiance de la photo, marche d'un pas dynamique, quittant le vert pour le rouge, et qu'il va non pas droit dans le mur, mais droit dans le tableau qui le bloque, fait de rochers abrupts et glissants — il ne pourra plus avancer. Et ici se termine le rêve, annonçant le réveil du regardeur, et les questions qu'il se pose déjà : Jusqu'où peut aller la création ? L'homme ne s'arrêtera pas. Et comment traversera-t-il le tableau ?

©jean-luc de laguarigue, Paris, Montmartre

 

jeudi 4 juin 2026

De soleil et de feu

 

« De soleil et de feu » Guadeloupe, Basse-Terre – 1986

En 1986, à l’époque où la photographie argentique recélait encore tous ses mystères, je travaillais pour une grande entreprise spécialisée dans le développement de films pour le marché amateur.

Un jour, en me rendant à Basse-Terre en direction de Sainte-Rose, j’ai aperçu un champ de cannes à sucre en partie récolté. Une mise à feu y était en cours : à cette époque, on brûlait encore les cannes pour en faciliter la coupe. C’était un spectacle à la fois mémorable et maîtrisé, le feu étant strictement circonscrit pour éviter tout dégât.

J’ai également saisi le portrait d’un couple de paysans, gardiens silencieux de cette terre, leur case modeste en bordure de champ.

Cinq ans plus tard, je m’installais comme photographe indépendant. Par hasard, quarante ans après, je redécouvre ces images oubliées. Elles me semblent porter en elles les prémices de mon travail en série, que j’ai développé par la suite.

Un photographe ne devrait rien jeter.



dimanche 22 mars 2026

Note sur le portrait de M. Lesdéma Roger, dit Delan.


M. Lesdéma Roger, dit Delan
© jeanluc de laguarigue

En 1998, un casting avait été lancé pour une publicité mettant en scène, pour une marque de sirop, un ancien ouvrier de la canne. C’est ainsi que je fis la connaissance de M. Lesdéma qui s’étant présenté m’a raconté son histoire. Il avait connu mon grand-père, Louis de Laguarigue, et avait travaillé à l’usine du Galion alors qu’il en était directeur.

Son propos s’inscrivant dans le projet du travail mémoriel que j’avais entrepris avec la photographie, et touché par sa volonté de transmettre quelque chose de lui, je lui ai proposé de retourner sur les lieux de son ancienne activité, à l’usine du Galion, pour y réaliser son portrait. Ce jour-là, il avait revêtu son plus bel habit, son « complet du dimanche », fier d’être photographié, fier peut-être d’être reconnu pour sa vie et son travail par le petit-fils de celui qui l’avait autrefois employé.

Voici ses mots tels qu’il me les a laissées :

« Je me présente : je suis M. Lesdéma Roger, dit Delan. Depuis ma naissance en 1921, je vis à Trinité , à l’âge de 14 ans (1935) je fus employé à l’usine du Galion jusqu’en 1939, année où, pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai été incorporé jusqu’en 1941. À mon retour, à l’âge de 24 ans, j’ai repris mon poste à l’usine du Galion. J’ai exercé divers métiers dans les différents services, avant de devenir manutentionnaire jusqu’à mes 61 ans.

Aujourd’hui, je suis retraité. Le 2 janvier 1999, j’aurai 80 ans.

Je vais vous parler de l’usine du Galion, telle que je l’ai connue, à travers mes souvenirs et mes notes.

L'usine du Galion vue de la trace menant à labitation
© Archive familiale
L’usine sucrière du Galion (créée en 1865) est située sur le domaine de Grand-Fonds, à Trinité, que l’on surnommait « Consore Boujino ». Elle était dirigée par Louis de Laguarigue (directeur général) et M. Blesmond (administrateur).

Autour de l’usine, on comptait 11 habitations, dont le Grand Galion, où résidait le directeur général dans la maison de Maître.

Les 11 habitations étaient également gérées par l’administrateur Blesmond . Parmi elles :

10 étaient dédiées à la plantation de canne à sucre.
1 était réservée à l’élevage (chevaux, mulets, etc.).
Chaque habitation était dirigée par un « géreur », un économe et cinq commandeurs.

En voici la liste :

  1. Grand Galion (les patrons)
  2. Desmarinières (d'où l’administrateur donnait des ordres aux géreurs)
  3. Duferet
  4. Fond Galion
  5. Grand Fond
  6. Petit Galion
  7. Bord de mer dit « Poto »
  8. Beauséjour
  9. Spoutourne
  10. Malgétout
  11. Gachette, ou se faisait l’élevage des bœufs, mulets, Chevaux.

La canne était acheminée vers l’usine par wagons tirés par une locomotive pour les habitations proches (Grand Galion, Desmarinières, Duferet). Pour les autres (Bord de Mer, Beauséjour, etc.), le transport se faisait à l’aide de la « pétrolette » jusqu’à l’usine.

Les locomotives étaient encore en activité jusqu'en 1963
© Archive droit réservé

© Image d'archive, transport par cabrouets
Pour la période de récolte : Deux coupeurs de canne formaient 25 bottes de cannes.
Chaque paquet avait 10 bouts d’un mètre.
Les « cabouretiers » ramenaient la canne aux hangars, où les « vagoniers » la chargeaient dans les wagons. Les muletiers en faisaient de même, et la machine à vapeur (locomotive) les ramenait à l’usine.
La canne passait à la balance avant d’être dirigée vers l’usine.
Une fois déchargée au train de broyage, elle tombait dans un moulin à canne, où elle était broyée pour en extraire le jus. Après trois passages dans les moulins, la canne devenait de la bagasse.
Le jus était mélangé à de l’eau, du soufre et de la chaux, puis envoyé à la cuisson. Une partie était transformée en sirop, l’autre en sucre.
La mélasse était stockée dans des citernes pour la fabrication du rhum. Après fermentation (15 jours), elle était distillée dans des colonnes à vapeur.

Usine du Galion, cuve de fermentation
© jeanluc de laguarigue

Avant la loi de 1935, les employés travaillaient de 6h à 18h. Après l’instauration du Front populaire, le temps de travail a été réduit à 48 heures par semaine, avec deux quarts pendant la récolte (6h-14h,14h-22h &22h-6h).

Vers les cases des travailleurs, le Galion 1974
© jeanluc de laguarigue
Je me souviens de la Forge composée d’ouvriers, d’ajusteurs, de tourneurs chaudronniers, de forgerons, charpentiers, maçons et manutentionnaires. Je me souviens du bateau « Isabel » qui nous ramenait les matériaux provenant de Fort-de-France. Pour une raison que j’ignore ce bateau a coulé un dimanche de juillet 1967. Deux camions surnommés « Bernard » conduit par Pierre Leocade et Maurice St-Félix prirent le relais.

À l’usine il y avait M. Montabel qui avait sous sa responsabilité les contremaîtres. Jean Guillaume était chimiste et chef de la fabrication, Michel Sanblona aide chimiste, responsable des échantillons (jus, sucre, rhum). Pour les analyses il y avait Édouard Fubleuille responsable des degrés des échantillons.

Je me souviens que le directeur venant toujours de la maison de Maître prenait par la grande allée dans son Tilbury qui allait être abandonné bientôt par l’automobile tandis que l’administrateur et en particulier M. Blesmond venait encore à cheval au seuil des années 60. »

Mon grand-père en partance pour l'usine, Montlouis le cocher vers 1938
© Archive familiale

Mon grand-père et Évrard sur la plantation, le Galion 1958
© jean de laguarigue

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Épilogue

Dans mes jeunes années — jusqu’à mes 8 ans (1964) ou je reçus mon premier appareil photo un Kodak  Brownie Starlet, on voyait encore dans les champs de cannes qui bordaient l’allée centrale menant vers la « grande maison » des cabrouets, charrettes chargées en cannes tirés par 2 bœufs, livrant leur chargement à l’usine. Un jour ma mère me dit : « toi qui aimes la photo tu devrais les photographier, cela disparaîtra ».

À cet âge l’idée qu’une chose puisse disparaître m’était inconnue.

La phrase fut néanmoins décisive et ne m’aura jamais quittée... Écoutant M. Lesdéma elle me revint avec acuité, et maintenant que j’atteins l’âge du tri j’ajoute ce témoignage à mes archives de photographe afin d'exprimer que chaque portrait est, pour moi, l’essence d’une vie précieuse qui réclame simplement ce auquel elle a droit : partage et dignité.


M. Lesdéma Roger
© jeanluc de laguarigue

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Autour des plantations du Galion, quelques paysages


Plantations du Galion, 1998
© jeanluc de laguarigue

Bord de mer, fin de récolte, le Galion 1969
© jean de laguarigue

Récolte plantation du Galion 1998
© jeanluc de laguarigue

Récolte plantation du Galion 1998
©  jeanluc de laguarigue