![]() |
| Hector Biron et famille, préparation boudin 1972 ©jeanluc de laguarigue |
![]() |
| H.Biron, préparation boudin Noël 1977 ©jeanluc de laguarigue |
En triant les affaires conservées à Paris après le décès de ma mère, je redécouvre une série de diapositives Ektachrome datant de 1977. J’avais oublié ces images de la préparation du boudin chez Biron, que j’avais aussi saisies, bien plus jeune, en noir et blanc. Des années plus tard, dans les années 1990, je reprends ce thème en tant que photographe professionnel, et l’une de ces photos sera publiée dans mon ouvrage Tracées de mélancolie.
Dans cette habitation, j’ai vécu enfant le choc d’une séparation brutale. Des drames familiaux avaient provoqué le départ d’une partie de la famille et l’arrachement de mes deux cousines, compagnes de jeu et premiers amours. Livré à moi-même, Hector Biron devint mon refuge affectif. Plus tard, il m’ouvrit les portes d’un monde rural et paysan dont mon éducation bourgeoise m’avait tenu éloigné. C’est lui qui m’accompagnait à l’école chaque matin. J’ai tiré de nos échanges des enseignements précieux, et une affection réciproque s’est rapidement installée entre nous.
Ce qui me frappe aujourd’hui dans ces photographies, c’est d’abord le contraste entre une époque où l’on pouvait tuer l’animal chez soi, laver ses intestins dans la rivière Monsieur qui coulait au bas de sa case, ou utiliser des écorces de coco séchées comme combustible. Ces gestes, d’une précision presque chirurgicale, étaient maîtrisés par des gens simples, dont l’éducation scolaire avait souvent été écourtée. Le sang de la bête était recueilli dans un bol de cuisine non aseptisé ou une casserole en fer-blanc cabossée. Tout se faisait à mains nues, et la réputation de sa recette de boudin dépassait largement le cercle familial : aucun Noël n’était complet sans le « boudin de chez Biron ».
![]() |
| Les mains d'Hector, coutures des intestins Noël 1977 ©jeanluc de laguarigue |
![]() |
| La carcasse avant découpe, Noël 1977 ©jeanluc de laguarigue |
![]() |
| La cuisine d'Hector, Noël 1977 ©jeanluc de laguarigue |
Mais ce qui me bouleverse le plus, rétrospectivement, c’est l’extrême indigence dans laquelle il vivait avec sa famille, et dont je n’avais alors aucune conscience. Sa cuisine me rappelle les images de la Grande Dépression américaine des années 1930, saisies par les photographes de la FSA. Un carton de machine à laver Calor des années 1960, récupéré et transformé en rangement, était protégé par une découpe de plastique sur laquelle reposait une planche à découper. Des sacs en plastique faisaient office de tiroirs. Une boîte de lait Gloria, surnommée « Bombe », conservait le pain de l’humidité. Des casseroles et faitouts dépareillés, récupérés çà et là, et ce petit pot à lait qu’il utilisait parmi d’autres, lorsque, encore enfant, je l’accompagnais parfois au petit matin à Fonds d’Or, lorsqu’il partait traire sa vache…
L’opération me fascinait et me troublait. Mon étonnement était sans limite devant ce lait qui jaillissait sous la pression, et que je ne croyais trouver qu’en poudre dans les grandes boîtes de Régilait. La croûte qui se formait n’était pas dans mes habitudes, et les grandes mouches qui volaient autour, battant des ailes dans le récipient, me révulsaient. Pourtant, je buvais ce qu’Hector, généreux, m’invitait à découvrir, entre les herbes qui piquent, les sensitives — « herbe manzelle » — et les bouses de vache. L’odeur âcre du lait chaud, mêlée à celle de la terre humide du petit matin et des herbes écrasées sous mes pieds nus, reste gravée en moi. À cette époque, la campagne régnait encore en maître, préservée de l’étau urbain qui, plus tard, grignoterait ces paysages sans pitié.
Sur l’étagère, une branche d’oranges amères, indispensable à la cuisson ou à la préparation des mets. Il était de coutume, à chaque premier de l’an, d’offrir à ma mère, pour la bonne année, bonne santé, une branche de ces fruits. On y voyait aussi la branche de rameau et son lumignon, symbole de la foi chrétienne, ainsi qu’une lampe à pétrole, bien qu’en 1977, la maison ait été raccordée au réseau électrique. Je l’ai connu, dans ma première enfance, éclairé uniquement par ces lampes.
À travers la fenêtre, le linge mis à sécher : il était encore lavé dans la rivière en contrebas. Je me souviens de sa fraîcheur, des pieds humides, de la roche glissante, du vent doux et du bruit de la chute en cascade de la digue en amont.
La cuisinière, invisible sur ces clichés, était une ancienne gazinière récupérée chez mon arrière-grand-mère. Biron occupait, sur l’habitation, une construction rudimentaire, ancien garage de la locomotive « Colibri », chargée du transport de la canne à sucre. Celle-ci avait fonctionné jusqu’à la fin des années 1940, avant d’être remplacée par les camions GMC. Biron, qui en était l’un des chauffeurs, fut embauché par mon grand-père après la guerre. Vu son intelligence, sa grande intégrité, il devint « homme de confiance » au service de la famille et, malgré lui, celui par lequel mon approche du pays changea profondément.
![]() |
| Hector Biron et fils, préparation du Boudin, années 90 ©jeanluc de laguarigue |
![]() |
| Hector Biron chez lui, 1993 ©jeanluc de laguarigue |
Bien que par la suite les activités professionnelles m’aient séparé de lui tandis que l’habitation mourait de sa belle mort, j’allais souvent le voir dans sa petite maison de la cité Dillon. Dans cette nuit de mercredi à jeudi qui suivit les cérémonies de la Toussaint de 2017, je crus le croiser, encore jeune, allant le pas tranquille au marché de Fort-de-France. Je m’approche alors pour prendre de ses nouvelles et lui dire ma joie d’enfant de le rencontrer. Il me répond que cela ne va pas très bien pour l’heure, mais qu’il garde espoir. Puis il se défait de son bakoua, qu’il me pose affectueusement sur la tête, et disparaît brusquement dans la foule, sans que je puisse avoir le temps de le suivre. Je me réveille en sursaut avec cette certitude que je me répète à moi-même : « Il est mort, sa fille va bientôt m’appeler. » À ma montre, je vois que le jour est encore loin de se lever, et j’essaie, dans mon agitation, de me rendormir. C’est à 11 heures du matin que Flavie m’appellera : « Papa est parti cette nuit. » Après son bref appel, je me demande si j’ai encore rêvé. Je vérifie que son numéro est bien affiché sur l’écran, et à mon tour, je cherche à lui parler de nouveau pour savoir si j’ai bien compris. Hector Biron est mort dans son sommeil cette nuit, chez lui. La veillée aura lieu vendredi à 18 h 30, et l’enterrement samedi à l’église de Saint-Christophe. Au mois de mai, il venait d’avoir cent ans.
Enfant, Biron fut mon guide, un parrain « hors famille » qui s’impose de fait et que la vie vous offre. C’est par lui que j’ai connu le monde rural et que, plus tard, j’ai pu comprendre le monde intérieur de la vie sur une plantation. Mon univers photographique, et plus particulièrement mon travail sur les portraits, lui doit beaucoup. Plus tard, dans le poème « de forlonge » de Césaire, c’est lui qui, sans le savoir, m’en fit recevoir une de ses possibles perceptions.
Il est né pendant la Grande Guerre.
Il sera soldat pour la seconde.
Il connaîtra la guerre d’Algérie.
Il subira le fait colonial.
Il vivra l’habitation.
« Debout à la verticale parmi les griffures du vent. »
Il pratiquera la charrue avant l’automobile,
et les longues marches vers le Marin.
Il aura la lampe à pétrole avant l’électricité,
et dans sa nappe d’huile, la fumée noire du lumignon.
Il goûtera le canari sur les trois pierres,
le coco sec en boucan,
et la préparation du cochon à la rivière Monsieur.
Il saura le maigre couchage,
le sol en terre battue,
et la victoire de l’amour.
Il vivra le jardin créole,
la préparation de la nasse,
et la pêche au curage de la digue.
Il me dira, enfant, être né sous une bonne étoile,
que son nom, dont la première lettre est B,
s’accorde avec les plaisirs du Bien, de Bonbon, Bondieu, Bonda, Béké, Biron.
Et son rire en éclat me donne encore tant de joie.
Il avait la lumière, la dignité, le partage
des hommes tenaces et débrouillards, sachant inventer leur propre vie.
Intègre, en maître des chemins,
maintenant « dévêtu de sa peau d’homme »,
« vers un soir de constellations, il s’avance sans colère. »
Aujourd’hui, en revoyant toutes ces photos, je sais ce que je lui dois. Et c’est à Hector que mes pensées se tournent. Ses mains patientes, ses mots justes, ses gestes d’une précision infinie, sa joie de vivre contagieuse et la protection qu’il m’offrait m’ont appris à voir au-delà des apparences. La photographie est devenue pour moi bien plus qu’un simple moyen d’expression : c’est une façon de prolonger ce qu’il m’a offert, enfant — une lumière faite de résilience, de dignité et de poésie.
![]() |
| Hector Biron, 1980, Kodachrome ©jeanluc de laguarigue |
![]() |
| Marie-Thérèse Biron, 1977 ©jeanluc de laguarigue |








