mardi 3 janvier 2012

Vœux 2012 de Patrick Chamoiseau

“Inventez-vous des dieux qui vous laissent libres, des rêves qui vous élèvent, des peurs qui enseignent l’exigence, des peuples et des amis qui vous donnent l’exemple et le courage, parlez aux fleurs, aux rivières et aux vents comme si c’était vous-même, regardez les hommes comme de petits soleils, ayez des émotions et des admirations, laissez-vous emporter par la bonté et le désir d’offrir, aimez ce qui est vivant qui rit, qui pleure, qui chante et chantez avec eux, ne soyez pas tendre avec votre corps, soyez bienveillant avec tout le monde, ne vous apitoyez jamais sur vous-même, prenez la douleur comme un signe de vie, les ennuis comme l’écume de l’action, les larmes ne servent qu’à nettoyer les yeux et utilisez-les pour dégager votre cœur, dites-vous que personne ne peut rien pour vous, que personne n’est la cause de vos manques et souffrances, que vous êtes seul à décider si vous êtes du manger pour la mort ou manger pour la vie, créez-vous une richesse qui n’a rien à voir avec les biens de ce monde, faites battre votre cœur et votre esprit, aimez la solitude comme on va vers les autres, conservez le silence comme on prend la parole, tombez quand il le faut mais ne restez jamais à terre, changez tous les jours et restez ce que vous êtes dans ce changement qui va, cherchez chaque jour quelque chose à apprécier, quelque chose à célébrer, quelque chose à construire, là où il n’y a pas d’hommes soyez des hommes, là où il y a des hommes soyez des frères, là où il y a des frères soyez des pairs, soyez dans rien pour être dans tout, là où l’on prie écoutez ce qui monte, là où on ne prie pas voyez ce qui se fait, là où on aime aimez plus que tout le monde, là où on n’aime pas chérissez la beauté, gardez un œil sur vous, un œil qui doit vous trouver beau ! Faites de manière impeccable ce que vous pouvez faire, et ça vous le pouvez !… Et, je vous le dis, sacrés morpions : la mort n’aime pas ces manières-là !”

Adresse de Balthazar Bodules-Jules aux jeunes Drogués de Saint-Joseph
Extrait de « Biblique des Derniers gestes » — Éditions Gallimard


mercredi 23 novembre 2011

Bagne

Bagne, le nouveau livre de Jean-Luc de Laguarigue, suivi du texte de Patrick Chamoiseau "Traces-mémoires du bagne", vient de paraître aux éditions Gang. Il est disponible en librairie et sur le site des éditions Gang.

Il s'agit d'un superbe ouvrage au format généreux (33 cm x 32 cm fermé) de 104 pages quadri sur papier certifié FSC 150 g, couverture cartonnée et reliée pleine toile avec bandeau.

=> Patrick Chamoiseau, extrait de Traces-mémoires du bagne :
“Dans l'imaginaire commun, la terre guyanaise s’était vue phagocytée par la représentation du bagne. Jusqu'en 1946, et même au-delà, dire « Guyane française » c'était dire tout bonnement : « bagne ».



En plongeant dans les histoires du bagne, j'ai trouvé tous les héroïsmes, toutes les dignités, toutes les ferveurs, mais aussi toutes les inhumanités, les dénis agresseurs, le comble des souffrances et des indignités, l'absolu des courages et des faiblesses, un concentré hallucinant de ce qui fait l'homme : déflagrations d'ombres et de lumières, de lumières dans l’ombre et d’ombres qui éclairent.



Le tout aurait pu à jamais s'effacer. Mais la mémoire des hommes qui étaient passés là, qui avaient souffert là, s'est mystérieusement maintenue. Des usures de cet affrontement est né le plus étonnant des patrimoines de l'humanité…”



=> Jean-Luc de Laguarigue, extrait de la préface :
"L’instant de la découverte déclencha une charge émotionnelle si puissante que je fus submergé par des sentiments contradictoires : l’envie de passer rapidement tout en voulant pousser plus loin l’exploration ; l'idée d’être totalement perdu et la conviction d’être naturellement au bon endroit, au bon moment ; l'illusion de vivre un rêve éveillé et la révélation de mille formes humaines et inquiétantes dans chaque ombre ou racine, comme quand j’étais enfant ; la constatation que j’étais seul et l’intuition que des yeux invisibles m’épiaient ; et puis ces ondes du vent sur ma peau qui faisaient écho aux vibrations du lieu et de la mer…



Je voyais la pierre suintant qui m’offrait toutes ses mémoires ; la couleur des arbres qui, par osmose, se décalque sur les murs ; les murs qui épousent les racines comme des corps fossilisés, formant çà et là des tumeurs et des excroissances. De partout venaient à moi le silence et le bruit, la chaleur et l’humidité, et le ressac de la vie et de la mort imbibant cette forêt de pierre et de bois de laquelle surgissait une danse de fantômes."

samedi 20 août 2011

Transfert de mémoire

Dans ses cahiers d'été, Libération a publié un article sur "The Rest", évoquant "l'histoire d'un trésor" et d'un "achéologue des souvenirs"...


(Parution du 1er août)

jeudi 14 juillet 2011

Pays des Imaginés, exposition permanente

Le pays des imaginés est une exposition photographique à la mémoire d’Édouard Glissant réalisée par Jean-Luc de Laguarigue. Il s'agit d'une exposition permanente, située aux Foudres HSE, Habitation Saint-Étienne, 97213 Gros-Morne (Martinique).

Entrée libre du lundi au vendredi, de 9h à 12h30 et de 13h à 16h (renseignements au 05 96 57 49 32).

Le Pays des imaginés
(Texte lu par Jean-luc de Laguarigue le jour de l'inauguration, 6 juin 2011)

“Lorsqu’il s’agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis quand est-ce un tort de descendre trop avant, d’aller au fond ? … Ne pas tout explorer, ne pas tout étudier, s’arrêter en chemin, pourquoi ?”

Si je cite Victor Hugo en préambule, afin de rendre hommage à Édouard Glissant, c’est parce qu’il me semble que cette phrase (extraite des Misérables) éclaire particulièrement bien son œuvre.

Dans un texte précédent1, j’ai eu l’occasion d’évoquer mon rapport difficile à la Martinique lorsque j’étais adolescent : ma rupture avec ce pays, puis ma volonté d’y revenir afin 
de m’approprier par la photographie cette part d’inconnu que constituait la société de caste dans laquelle j’avais vécu, ainsi que le poids d’une histoire taboue.



Si dans mon jeune âge, j’ai eu la chance d’avoir Édouard Glissant comme professeur, 
ma longue coupure avec ce pays m’en avait fait négliger ses créations littéraires.

Par la suite, les hasards de la vie m’ont permis de mieux connaître et d’approcher l’homme. Mais en dehors de l’aspect affectif de cette relation, ma véritable rencontre avec Glissant 
eut lieu en 1989 avec la découverte du Discours antillais.

Pour la première fois, j’avais entre les mains un ouvrage qui me donnait des éléments d’analyse et de réflexion sur notre société, ainsi que des clés pour commencer à ouvrir les portes 
si lourdement fermées.


Par la restitution de l’histoire, de la culture, de la langue et du destin collectif, qui sont 
les grands thèmes que Glissant ne cessera de développer tout au long de son œuvre, 
une nouvelle osmose était possible avec mon pays.

En 1991, quand j’ai pris la décision de travailler en tant que photographe indépendant, 
et qu’il me fallut alors trouver un nom pour mon activité, c’est encore vers son œuvre que je me suis tourné pour y emprunter le mot TRACE. Un mot qui est aujourd’hui repris par beaucoup sans probablement savoir à qui ils le doivent. Telle est l’origine de Traces éditions.

Je ne crois donc pas me tromper en soulignant l’un des messages de Glissant, à savoir 
que l’histoire de la Martinique n’est pas encore écrite et qu’elle reste à découvrir.

Elle est constituée par la tragédie de ceux qu’il appelait les “migrant nus”, c’est-à-dire 
des peuples déportés sur des terres étrangères, puis débarqués et incarcérés dans de cruelles conditions, qui ont dû apprendre à se reconstituer en recréant un nouvel imaginaire commun avec tout ce qui l’accompagne : langage, contes, musique, mythologie…



Puis vint le temps tant espéré de l’abolition. Elle fut certes célébrée, mais il n’en reste pas moins vrai que la constitution, l’avènement de cette société nouvelle — celle des asservis — fut mise entre parenthèses au nom de principes d’intégration dits “supérieurs”.

C’est-à-dire que tout cet imaginaire naissant ne pouvait avoir d’autre statut que celui de “sous-produit” de la culture nationale. Un sous-produit qu’il fallait soit uniquement considérer comme folklorique, soit apprendre à oublier, voire même à nier (les uns par honte, 
les autres par souffrance).

Ainsi, comme nous le disait Glissant, “non seulement l’histoire fut collectivement subie, mais elle fut également raturée. Ce manque de mémoire collective rend compte pour partie de la discontinuité qui a caractérisé le peuple martiniquais dans ses œuvres. Enfin, de même 
qu’il n’y a ni présence ou sens de l’histoire, ni mémoire collective, il n’y a pas non plus 
ce qui en constitue le légitime corollaire, c’est-à-dire la projection dans l’avenir”.



“Le manque de confiance dans son propre futur est ici lié au manque de densité sur sa propre terre : l’espace est noué au temps dans une épuisante et stérile contrainte.”

Mais par Glissant, nous savons aussi que la mémoire n’est pas la clé du passé : c’est davantage une condition essentielle à l’élargissement de conscience auquel il nous faut parvenir. Une conscience ouverte à la totalité du monde, à ses richesses et ses diversités ; mais aussi une conscience ouverte à tous les mondes que contient le vieux monde, à ces strates invisibles, opaques, inaccessibles, à toute cette “non matière” qui fait la matière-même du monde et l’inattendue beauté de son renouvellement. Son tout-possible.

Tout en poursuivant ma propre recherche, à travers l’exposition que vous allez maintenant découvrir, il s’est agi pour moi de tenter une utilisation photographique de la poétique d’Édouard Glissant.

L’œuvre et la pensée de Glissant n’ont toutefois pas besoin qu’on les illustre, mais plutôt 
qu’on s’en serve. Prétendre redoubler les idées de Glissant par mes propres photos reviendrait de toute façon à les recouvrir à mon profit : entreprise d’autant plus vaine que son œuvre recèle déjà des images prodigieuses qui se suffisent à elles-mêmes. C’est pourquoi, à l’illustration fidèle qui trahit l’œuvre par référence, je préfère résolument l’utilisation infidèle qui honore par révérence.



Le pays des imaginés, formule tirée de Malemort, est une série de 15 appareillages photographiques qui commence par brouiller la différence entre le réel et l’imaginaire, 
en installant le regard dans une manière de vision onirique qui peut aussi bien revêtir 
des teintes de cauchemar.

Cette exposition, qui prend la forme d’un rêve, où certain trouveront un caractère de gravité, est aussi faite de tendresse et d’humour.

Ces photographies, volontairement de grands formats panoramiques, sont toutes constituées 
de plusieurs images qui s’entrecroisent et se répondent l’une l’autre, aussi bien à l’intérieur de chaque appareillage (ou composition) que de manière indépendante, d’un tableau à l’autre.

Elles sont chargées de symboles qu’il faut prendre le temps de découvrir ou de deviner : 
car c’est ce “poids du vécu” que je tente ici de rendre sensible, de même que le très grand format des photos impose à l’œil le sentiment des matières et l’insistance des regards.

L’exposition est scindée en deux par la photo n°8 de la célébration du 150e anniversaire 
de l’abolition de l’esclavage, qui en occupe l’exact milieu : je veux dire, le cœur.




La première partie, sur le panneau de gauche, est composée de 7 photographies 
qui nous ramènent vers l’enfance et vers ce qui symbolise et structure, de manière allégorique, la société d’habitation. On y découvre la constitution des familles, leur mise en “relation”, 
la genèse d’un pays.



Pour une meilleure compréhension de ce travail, je me permets de vous donner une première piste
de lecture : sur le panneau de gauche, la 4e image symbolisant “les das”



répond 
à la 10e image sur le panneau de droite, qui nous ouvre l’intimité de cette même personne. Cette relation, nous la comprenons en lisant la carte postale présente dans cette image 
ou encore en observant les photographies à l’intérieur des cadres sur la commode.



À partir de cette première piste, je suis convaincu que chacun pourra ensuite établir son propre imaginaire, ses propres perceptions, relations, correspondances.

Dans la deuxième partie, sur le panneau de droite, le rêve entre dans une nouvelle phase 
et devient plus profond. La structure des images et leur composition changent.



Ainsi, dès la photo n°9, les visages — réels ou figurés — révèlent par transparence, 
non pas leur identité, mais une superposition de visages. Cette surimpression intensifie 
la visibilité du visage en même temps qu’elle en opacifie la lisibilité. Il faut en effet, 
écrit Glissant dans le Le discours antillais, “consentir à l’opacité, c’est-à-dire à la densité irréductible de l’autre” si l’on veut pouvoir “accomplir l’humain à travers le divers”.

Vous noterez également, dans cette seconde partie de l’exposition, un détournement 
de la transparence et l’apparition fantomatique de personnages qui surgissent ici dans 
un rideau, là sur un mur ou une vieille affiche… Au nombre de trois, ces figures qui hantent 
les images, symbolisent la culture et le peuple martiniquais mis entre parenthèses de l’Histoire.

Nous en avons la révélation par le triptyque final de la série.



Ce triptyque projette rétrospectivement une nouvelle visibilité sur Le pays des imaginés où rôdent 
tous les fantômes qui ont si longtemps été occultés sous une transparence d’emprunt.

L’indéfinissable harmonie des visages et des mains, véritable prodige d’humanité, envahit enfin le paysage, défait les frontières comme pour dire : “le poète qui chante les profonds de sa terre est un combattant qui ajoute à la liberté de tous, c’est-à-dire à la Relation”…

(1) Découvrir Césaire (Les Temps Modernes N°662-663, mars 2011)

lundi 4 juillet 2011

Maison Édouard Glissant

Dimanche 3 juillet 2011 a eu lieu l'inauguration de la Maison Édouard Glissant à La Courneuve :



Cliquez pour agrandir

mardi 8 février 2011

Édouard Glissant, solitaire et solidaire

La CCI rend hommage à Édouard Glissant à travers cette série d'affiches suspendues dans l'aéroport de Fort-de-France. Elles mettent en exergue quelques-uns des aphorismes les plus marquants du poète.




Conception graphique : Patrice Lissa. Photographies : Jean-Luc de Laguarigue


vendredi 1 octobre 2010

7e Biennale du marronnage à Matoury

“Photographies, sculptures, peintures et installations d'artistes du plateau des Guyanes, de l'Amazonie, des Caraïbes, du Gabon ou de l'Hexagone se sont donné rendez-vous au cœur de la ville de Matoury.


Pour cette nouvelle édition, l'exposition d'arts visuels s'est voulue internationale, pluridisciplinaire et "hors les murs". Pour la première fois, elle sort de la salle d'exposition pour offrir au regard des habitants, en différents endroits de la ville, les œuvres d'une vingtaine d'artistes originaires du triangle des cultures formé par les trois continents : africain, européen et américain.


L'art est dans la cité, sur les façades, dans les rues, les quartiers et les établissements scolaires, au plus près des matouriens. Cette exposition veut aussi rendre hommage au peuple haïtien dont le "marronnage collectif" a donné naissance à la première république noire...”
(David Redon, Commissaire d'exposition)

C'est un immense plaisir pour moi de participer à cet événement guyanais, durant lequel deux de mes photos seront exposées, dont l'une est extraite de mon dernier ouvrage “...The Rest” :